Opinion

Mediapart accuse Bardella. Le RN répond en attaquant Mediapart.

Tous les articles · Aymeric Fraincart · · 5 min de lecture

En bref

Mediapart affirme avoir authentifié des conversations privées attribuées à Jordan Bardella et contenant des propos antisémites et complotistes.

Bardella nie leur authenticité, dépose plainte en diffamation et accuse une « presse militante » de chercher à déstabiliser la campagne présidentielle.

Le conflit dépasse donc le contenu des messages et porte aussi sur la légitimité du média qui les publie.

Le RN entretient depuis plusieurs années une relation conflictuelle avec Mediapart et a déjà employé ce registre contre des journalistes.

Le même déplacement du débat apparaît dans les critiques adressées aux magistrats après des décisions judiciaires défavorables.

L'enjeu central reste l'authenticité des documents publiés.

Microphone sur pied dans une salle de conférence de presse
Microphone sur pied dans une salle de conférence de presse

Mediapart attribue à Jordan Bardella une série de messages antisémites et complotistes. Le président du RN nie, porte plainte et met en cause une « presse militante ». L'affaire pose aussi la question de la stratégie consistant à déplacer le débat des faits vers la presse qui les révèle.

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Le 28 septembre, Mediapart publie une enquête lourde. Le journal affirme avoir retrouvé des dizaines de conversations privées datant de 2013 à 2015 attribuées à Jordan Bardella. On y retrouve, selon le média, des poncifs antisémites sur les banques, Israël ou un supposé ordre mondial dominé par les juifs. Mediapart dit avoir recoupé ces échanges avec d'anciens militants du Front national et procédé à leur authentification technique. (mediapart.fr)

Jordan Bardella répond immédiatement : ces propos ne sont pas les siens. Il parle de « faux grossiers », dépose une plainte en diffamation et accuse une « certaine presse militante » de chercher à déstabiliser la campagne présidentielle. Marine Le Pen évoque, elle, une « barbouzerie ». (reuters.com)

L'authenticité des documents est donc contestée et la justice devra désormais se prononcer.

Mais il se passe autre chose. Et c'est peut-être politiquement plus intéressant.

La question n'est déjà plus seulement : ces messages sont-ils vrais ?

Mediapart avance des documents. Bardella répond évidemment qu'ils sont faux. Jusqu'ici, rien d'anormal.

Mais très vite apparaît un deuxième argument : pourquoi Mediapart publie-t-il cela maintenant ?

La campagne présidentielle.

La volonté de nuire.

La presse militante.

La « barbouzerie ».

Autrement dit, on ne discute plus seulement du contenu des documents. On discute des intentions de ceux qui les publient.

C'est extrêmement efficace politiquement. Parce que si le problème devient Mediapart, ses journalistes, leur orientation politique ou le calendrier de publication, il devient possible de ne plus parler pendant quelques minutes de ce que Mediapart affirme avoir retrouvé.

Ce n'est pas une démonstration que l'enquête est fausse. C'est une contre-attaque.

Avec Mediapart, ce réflexe ne date pas d'hier

En avril 2019, une journaliste travaillant pour Mediapart se rend à une réunion publique du RN à Bruz, près de Rennes.

Elle est finalement escortée vers la sortie par le service d'ordre.

Selon le récit publié à l'époque par Mediapart, l'attachée de presse du RN lui explique que le journal n'est pas un média comme les autres mais une publication de « militants politiques ». La direction du parti avait déjà demandé à ses militants locaux de ne pas travailler avec le journal. (blogs.mediapart.fr)

Sept ans plus tard, la formule a à peine changé.

Mediapart révèle une information embarrassante concernant le président du RN. Et, presque immédiatement, revoilà la « presse militante ».

On peut détester Mediapart. On peut trouver sa ligne éditoriale orientée. On peut contester ses enquêtes devant un tribunal.

Mais aucune de ces choses ne répond à une question assez simple : les documents publiés sont-ils authentiques ?

C'est pourtant la seule question susceptible de faire tomber l'enquête.

Hier les journalistes, demain les juges

Ce déplacement du débat ne concerne pas uniquement la presse.

Le 31 mars 2025, Marine Le Pen est condamnée en première instance dans l'affaire des assistants parlementaires européens.

Le lendemain, Jordan Bardella ne se contente pas de critiquer la peine. Il parle de « tyrannie des juges ». Marine Le Pen dénonce de son côté un « système » qui aurait sorti contre elle une « bombe nucléaire ». (lemonde.fr)

Le raisonnement ressemble étrangement à celui utilisé aujourd'hui contre Mediapart.

Un journaliste enquête : il serait militant.

Un magistrat condamne : il participerait à une tyrannie.

Une affaire éclate pendant une campagne : elle viserait nécessairement à empêcher le RN de gagner.

À chaque fois, une partie du débat quitte les faits pour devenir un procès en légitimité de celui qui les expose.

Et politiquement, c'est confortable : celui qui accuse devient à son tour l'accusé.

La dédiabolisation rencontre un problème très concret

Cette affaire touche surtout à quelque chose que le RN construit depuis plus de quinze ans : sa normalisation.

Marine Le Pen a progressivement éloigné le parti de certaines outrances de son père. Jordan Bardella incarne encore davantage cette nouvelle génération : jeune, médiatique, beaucoup plus maîtrisée dans sa communication.

Le problème, c'est que la dédiabolisation repose aussi sur une idée : les vieux réflexes du Front national appartiendraient au passé.

Or les législatives de 2024 avaient déjà sérieusement compliqué ce récit. Plusieurs dizaines de candidats RN avaient été épinglés pour des déclarations racistes, xénophobes, homophobes ou complotistes. Jordan Bardella avait alors parlé de quelques « brebis galeuses » et reconnu des « erreurs de casting ». (lemonde.fr)

Cette fois, l'affaire concerne le président du parti lui-même.

Voilà pourquoi l'enquête de Mediapart est politiquement explosive.

Si les documents sont faux, l'accusation contre le journal est considérable.

Mais s'ils sont authentiques, le problème du RN devient autrement plus profond qu'une nouvelle « erreur de casting ». Il ne s'agirait plus d'un candidat obscur découvert trop tard sur Facebook. Il s'agirait de l'homme placé au sommet du parti et présenté comme l'un des principaux visages de sa transformation.

Et c'est précisément pour cela que la bataille autour de Mediapart compte.

Le RN veut aujourd'hui convaincre qu'il a changé.

Mediapart affirme avoir retrouvé ce que Jordan Bardella écrivait au moment même où cette transformation commençait.

La réponse du parti consiste désormais, en partie, à expliquer que le problème est la presse qui a ouvert les archives.

Mais attaquer la presse ne suffira pas à refermer la question.

Il faudra bien finir par répondre aux documents.

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