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L’AfD et la fin du tabou allemand : quand l’extrême droite s’installe au centre du jeu

Tous les articles · Aymeric Fraincart · · 6 min de lecture

En bref

L’AfD a remporté **43,8 %** des voix aux élections régionales de Saxe-Anhalt, le 6 septembre 2026.

Avec 39 sièges sur 83, elle échoue à trois sièges de la majorité absolue.

Le résultat ne transforme pas tous ses électeurs en extrémistes et ne lui donne pas le pouvoir à lui seul.

Mais il rend insuffisante l’explication commode du simple « vote de protestation ».

L’AfD place au centre du jeu la remigration et une ligne favorable à Moscou.

L’enjeu dépasse l’Allemagne : les démocraties reculent lorsqu’elles ne répondent plus aux insécurités sociales sans chercher un groupe à désigner.

Illustration sombre d’un parlement régional allemand, symbolisant la percée électorale de l’AfD
Illustration sombre d’un parlement régional allemand, symbolisant la percée électorale de l’AfD

L’AfD a obtenu 43,8 % des voix en Saxe-Anhalt. Elle ne gouverne pas encore, mais ce résultat révèle l’érosion du pacte politique allemand né après 1945 — et un phénomène qui dépasse largement l’Allemagne.

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43,8 % des voix. En Saxe-Anhalt, l’AfD est arrivée très loin devant tous les autres partis lors des élections régionales du 6 septembre. Avec 39 députés sur 83, elle échoue à trois sièges de la majorité absolue. Elle ne peut donc pas gouverner seule. Mais l’Allemagne se retrouve devant une situation qu’elle avait jusqu’ici évitée : un parti d’extrême droite peut devenir la première force politique d’un Land sans que son rejet électoral suffise à l’écarter du pouvoir.

Il y a deux manières de ne rien comprendre à ce résultat. La première consiste à voir dans chaque électeur de l’AfD un nazi. La seconde à n’y voir qu’un cri de colère sur les factures, les frontières ou Berlin. Les deux permettent d’éviter la question qui dérange : qu’est-ce qui a cessé de tenir dans une société allemande construite, après 1945, pour empêcher le retour de la politique de l’exclusion ?

Ce que l’après-guerre devait empêcher

L’Allemagne d’après-guerre n’a pas seulement changé de gouvernement. Elle a construit des institutions, une culture politique et une place européenne sur une idée simple : l’État ne doit plus pouvoir hiérarchiser ses habitants selon leurs origines, leur religion ou leur prétendue appartenance au « vrai » peuple.

Ce cadre ne rend pas une démocratie immortelle. Il rend certaines ruptures plus difficiles. Les autres partis refusent toujours de gouverner avec l’AfD : c’est le Brandmauer, le « pare-feu » politique allemand. En Saxe-Anhalt, il tient encore. Mais il ne tient plus parce que l’AfD serait marginale. Il tient contre une force qui a attiré 43,8 % des suffrages et bénéficié d’une participation de 77,8 %.

Au niveau fédéral, l’avertissement était déjà net. Aux législatives de 2025, l’AfD a obtenu 20,8 % des secondes voix et 152 députés, soit 69 de plus qu’en 2021, selon les résultats officiels. En Saxe-Anhalt, elle ne représente plus une protestation périphérique. Elle organise le débat, contraint ses adversaires à se positionner et rend la question de la coopération politique impossible à éviter.

Une colère réelle ne rend pas le programme anodin

Oui, une partie de ce vote exprime le sentiment que les gouvernements successifs ne protègent plus assez : économie qui stagne, services publics lointains, défiance envers les partis, impression d’être méprisé depuis les régions moins prospères de l’Est. La Fondation fédérale allemande pour l’éducation politique documente depuis des années le rôle de ces déficits de représentation, de la défiance et des réseaux sociaux dans la progression des droites radicales.

Mais ces causes n’effacent pas le contenu de l’offre politique. L’AfD fait de la « remigration » — un terme utilisé pour désigner des expulsions d’immigrés — un axe de campagne. En Saxe-Anhalt, son candidat Ulrich Siegmund défend notamment une « offensive de déportation », l’interdiction des drapeaux arc-en-ciel dans les écoles et une ligne favorable à la levée des sanctions contre la Russie, comme le détaille Associated Press.

On peut voter pour l’AfD sans adhérer à chacune de ces positions. C’est probablement le cas d’une partie de ses électeurs. Mais un bulletin ne reste pas neutre une fois déposé : il donne plus de sièges, de temps de parole et de capacité d’action au programme entier. L’immigration, la sécurité ou l’Europe ne sont pas des sujets illégitimes. Désigner des catégories de personnes comme le problème général de la société, en revanche, change la nature de la réponse.

Quand le pare-feu devient le dernier rempart

Le résultat de Saxe-Anhalt ne donne pas encore à l’AfD la direction du Land. Il lui donne pourtant une capacité de blocage et de pression considérable. Les Länder allemands pilotent notamment l’éducation et une part des politiques de sécurité ; ils siègent aussi au Bundesrat, la chambre des régions qui doit approuver une partie des lois fédérales. La Saxe-Anhalt ne pèse que quatre voix sur 69, mais un gouvernement AfD y rendrait visible, au cœur même de l’État allemand, un modèle de société aujourd’hui tenu à distance.

C’est là que le sujet dépasse le seul cas allemand. Le RN en France, les partis radicaux en Italie, aux Pays-Bas ou aux États-Unis n’ont pas la même histoire, ni les mêmes programmes, ni les mêmes institutions face à eux. Les mettre dans le même sac ne sert à rien. Mais ils prospèrent souvent sur une même promesse : face à des problèmes complexes, il suffirait de retrouver un peuple homogène, un chef ferme et un groupe à écarter.

Cette promesse séduit parce qu’elle est simple. Elle donne un responsable à des angoisses réelles. Et elle évite de parler de ce qui coûte cher et prend du temps : logement, école, santé, travail, égalité territoriale, intégration effective. Sur ces sujets, la démocratie demande des résultats. Pas seulement des sermons.

Le problème n’est pas une date, c’est un mécanisme

L’AfD ne transforme pas l’Allemagne en 1933. Elle ne gouverne pas ce Land, et personne ne peut prédire ce que l’histoire répétera ou ne répétera pas. Mais l’histoire n’a pas besoin de se répéter à l’identique pour que ses mécanismes réapparaissent : la banalisation de l’exclusion, l’idée que certains habitants seraient moins légitimes que d’autres, la tentation d’échanger des droits contre une promesse d’ordre.

C’est aussi ce que racontent en France la polarisation entre blocs et la façon dont l’immigration finit trop souvent par absorber tous les débats. À force de laisser grandir le face-à-face entre « eux » et « nous », on ne résout ni le déclassement ni l’insécurité. On apprend seulement à chercher un coupable.

L’Allemagne n’est pas un avertissement exotique que l’on regarde de loin. C’est l’un des endroits où l’Europe avait le plus explicitement juré de ne plus faire de la nation une frontière entre des vies qui compteraient et d’autres qui compteraient moins. Le fait que ce principe doive de nouveau être défendu n’annonce pas un destin écrit d’avance. Il rappelle en revanche ce que les démocraties doivent réussir : protéger sans désigner de boucs émissaires, et répondre aux colères sans transformer une partie de leurs habitants en problème à résoudre.

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