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De la colère sociale au pouvoir : comment l’extrême droite s’impose

Tous les articles · Aymeric Fraincart · · 5 min de lecture

En bref

En novembre 1932, les nazis n'avaient pas la majorité absolue ; Hitler fut néanmoins nommé chancelier deux mois plus tard.

Une étude de l'Allemagne de 1930-1933 associe l'austérité locale à des scores nazis plus élevés.

Faury décrit comment les difficultés de logement peuvent être interprétées comme une concurrence entre groupes.

Coquard montre le rôle des sociabilités locales ; de Jonge et Gaufman celui des cadrages médiatiques.

Des études comparatives interrogent l'efficacité du rapprochement des partis classiques avec la droite radicale.

L'AfD, à 20,8 % aux fédérales de 2025, ravive la question des alliances et des responsabilités.

Dessin en noir et blanc d'une salle parlementaire vide et d'une porte entrouverte, symbole de l'accès au pouvoir.
Dessin en noir et blanc d'une salle parlementaire vide et d'une porte entrouverte, symbole de l'accès au pouvoir.

Les crises économiques ne suffisent pas à expliquer le vote d’extrême droite. De la sociologie des électeurs RN aux calculs des élites allemandes, comprendre comment une colère sociale se transforme en pouvoir.

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En novembre 1932, les nazis obtiennent 33,1 % des voix. Leur score recule par rapport à juillet. Pourtant, deux mois plus tard, Hitler devient chancelier. La progression électorale ne suffit pas : des dirigeants conservateurs lui ont ouvert l'accès au gouvernement. C'est le point de départ de *Les Irresponsables* (2025) et de *La Bascule* (2026), de Johann Chapoutot.

Mais il manque une étape pour comprendre le présent : comment les difficultés sociales deviennent-elles des votes d'extrême droite, plutôt que des votes de gauche ou de l'abstention ? Et qui rend ensuite ces forces politiquement acceptables ?

La pauvreté n'explique pas à elle seule le vote

La crise économique allemande fut violente. Une étude portant sur mille districts et cent villes entre 1930 et 1933 montre que les territoires davantage frappés par l'austérité ont accordé relativement plus de voix aux nazis. Cela ne signifie pas que les chômeurs votaient majoritairement Hitler : une partie d'entre eux soutenait les communistes ou les sociaux-démocrates.

La vraie question est celle de l'interprétation de la crise. Qui tient-on pour responsable de ses difficultés ? L'État, les employeurs, les plus riches, les étrangers ? Une baisse de niveau de vie peut alimenter des mobilisations opposées. Notre récit des Gilets jaunes offre un autre exemple d'une colère économique devenue mobilisation politique, sans produire un vote unique.

Le déclassement : perdre davantage que son salaire

Les chercheurs Noam Gidron et Peter Hall ont étudié les attitudes dans vingt démocraties développées. Ils observent un lien entre faible statut social ressenti et soutien à la droite populiste. Le statut ne se réduit pas au revenu : il comprend la reconnaissance du métier, la considération sociale, le sentiment d'avoir sa place.

On peut conserver son salaire et considérer que sa profession ou son territoire compte moins qu'avant. Cette perception n'entraîne pas automatiquement un vote ; elle explique pourquoi l'inquiétude politique déborde les seuls ménages pauvres.

Le logement : pourquoi la colère ne vise-t-elle pas toujours les plus riches ?

Dans Des électeurs ordinaires (2024), Félicien Faury enquête auprès d'électeurs RN dans le sud-est de la France. Il décrit des personnes prises entre deux comparaisons : des ménages aisés qui rendent l'immobilier moins accessible, et des populations plus précaires qu'elles soupçonnent de bénéficier d'aides indues.

C'est la conscience sociale triangulaire : se sentir dominé par ceux d'en haut, tout en cherchant à se distinguer de ceux d'en bas. La pression immobilière exercée par les plus fortunés peut être jugée inévitable ; des prestations supposées accordées aux immigrés deviennent une injustice que la politique pourrait empêcher.

La difficulté de logement est réelle. L'explication accusant les immigrés ne l'est pas nécessairement. Voilà comment un conflit autour des prix peut devenir un conflit d'appartenance nationale. La question matérielle apparaît aussi derrière les difficultés du crédit immobilier.

Dans un article de 2025, Faury montre que la demande de protection sociale chez certains électeurs RN s'accompagne d'un tri entre bénéficiaires jugés « méritants » et « assistés », parfois racialisé. Ce n'est pas forcément moins d'État qui est demandé, mais un État réservé à certains.

Les proches et les médias : comment une opinion devient ordinaire

Dans *Ceux qui restent*, Benoît Coquard montre comment les groupes d'amis, les réputations locales et les solidarités façonnent les perceptions politiques dans des campagnes en déclin. La fermeture d'une usine modifie aussi les espaces où les personnes se rencontrent. Les opinions circulent par ces réseaux, pas uniquement par les programmes électoraux.

Les médias interviennent à une autre échelle. À partir de la couverture néerlandaise de Thierry Baudet, Léonie de Jonge et Elizaveta Gaufman décrivent des procédés journalistiques qui déplacent les frontières de ce qui paraît politiquement normal. Couvrir un parti n'équivaut pas à l'approuver ; le cadrage et la façon de contester ses affirmations comptent.

Reprendre les idées de l'extrême droite permet-il de la contenir ?

L'hypothèse semble pragmatique : durcir sa politique migratoire pour récupérer les électeurs de la droite radicale. Mais une étude de Werner Krause, Denis Cohen et Tarik Abou-Chadi, portant sur 108 élections, ne trouve pas d'effet général réduisant le vote d'extrême droite. Dans certaines configurations, les transferts vont même dans l'autre sens.

La reprise des thèmes peut échouer électoralement tout en renforçant leur centralité. Et l'ouverture aux coalitions modifie la perception des partis : une expérience auprès de 5 594 personnes dans quatre pays montre qu'un signal de coopération de la droite traditionnelle augmente la tolérance politique envers la droite radicale parmi ses sympathisants.

Nicolas Bichay étudie un autre calcul : faire entrer un concurrent radical au gouvernement pour réduire sa menace électorale. L'objectif est de le contenir ; le résultat immédiat est aussi de lui confier des responsabilités.

De Weimar à l'Allemagne de 2026 : ce que décident les élites

Chapoutot documente les négociations conduisant Hindenburg à nommer Hitler le 30 janvier 1933, notamment sous l'influence de Franz von Papen. Les conservateurs pensent utiliser les nazis contre la gauche en conservant le contrôle. Dans La Bascule, il examine ensuite la coopération d'institutions facilitant la dictature. Les milieux économiques ne formaient pourtant pas un bloc unanime : leurs attitudes et financements étaient divers.

Aujourd'hui, l'AfD est passée de 10,4 % en 2021 à 20,8 % en 2025 aux élections fédérales allemandes. Le 6 octobre 2026, Tobias Rausch, membre de l'AfD, a été élu président du Parlement de Saxe-Anhalt avec des voix extérieures à son groupe, malgré le cordon sanitaire défendu par les partis traditionnels (Reuters).

L'AfD et le NSDAP ne sont pas interchangeables, pas plus que la République fédérale actuelle et Weimar. Mais cet épisode montre pourquoi un résultat électoral ne raconte pas tout : les autres partis décident aussi quelles fonctions, alliances et légitimité institutionnelle ils accordent à un concurrent. Entre le ressentiment d'un électeur et l'exercice du pouvoir, il y a des négociations et des choix politiques.

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