Opinion

« À la fin, ça se terminera entre eux et nous, et tous les autres auront disparu, cachés sous la table »

Tous les articles · Aymeric Fraincart · · 4 min de lecture

Une assemblée citoyenne divisée en deux blocs opposés, symbole de la polarisation entre LFI et le RN.
Une assemblée citoyenne divisée en deux blocs opposés, symbole de la polarisation entre LFI et le RN.

En 2012, Jean-Luc Mélenchon annonçait la disparition des forces intermédiaires au profit d’un duel avec l’extrême droite. Quatorze ans plus tard, LFI et le RN ont intérêt à présenter la vie politique comme un choix binaire — mais leurs frontières, leurs méthodes et les risques qu’elles produisent ne sont pas équivalents.

Jean-Luc MélenchonLFIRNopinionprésidentielle 2027

La formule n’est pas nouvelle. Dans une intervention de janvier 2012, Jean-Luc Mélenchon prédisait qu’à la fin, le paysage politique se réduirait à un face-à-face entre le Front de gauche et le Front national : « eux et nous ». La vidéo diffusée par La France insoumise permet d’entendre la phrase complète. Mélenchon en a encore rappelé le sens en 2026 : il parlait bien d’une « course de vitesse » avec l’extrême droite.

Il faut donc commencer par écarter une lecture facile : cette phrase ne suffit pas à prouver un appel à la guerre civile. Dans son contexte, elle décrit d’abord une stratégie et une prévision électorales. Le problème se trouve ailleurs. En annonçant que « tous les autres » disparaîtront, Mélenchon ne se contente pas d’identifier un adversaire. Il théorise un paysage dans lequel plus aucune autre force politique ne mérite réellement d’exister.

Deux camps qui ont besoin l’un de l’autre

Pour le RN, « nous », ce sont les Français oubliés, les travailleurs, les habitants des campagnes et des périphéries. « Eux », ce sont les élites mondialisées, les technocrates européens, les immigrés ou les bénéficiaires supposés d’un système devenu injuste.

Chez LFI, le décor change. « Nous », c’est le peuple, les salariés, les quartiers populaires et les victimes du système. « Eux », ce sont les riches, les puissants, les grands médias et, de plus en plus souvent, les autres composantes de la gauche lorsqu’elles refusent la stratégie insoumise.

Les deux mouvements se combattent, mais leur duel leur est utile. Le RN peut agiter le repoussoir Mélenchon. LFI peut se présenter comme le seul adversaire assez puissant pour arrêter le RN. Chaque camp donne ainsi à l’autre le rôle principal dont il a besoin.

C’est une inférence politique, pas une preuve de coordination. Rien ne permet d’affirmer que les deux partis organisent ensemble cette polarisation. Le mécanisme fonctionne sans accord : chacun poursuit son intérêt électoral et contribue au même résultat.

Une symétrie trompeuse

Comparer cette mécanique ne signifie pas que les deux projets se valent.

Le RN construit principalement sa frontière autour de la nationalité, de l’identité et de l’immigration. Cette logique affecte directement des personnes en fonction de leur origine réelle ou supposée. Elle peut transformer une partie de la population en suspect permanent, y compris lorsqu’elle est française. C’est précisément pour cela que les affirmations sur le coût de l’immigration pour la protection sociale doivent être vérifiées plutôt que répétées.

LFI construit d’abord une frontière économique et sociale. Critiquer la concentration des richesses ou combattre l’extrême droite relève du débat démocratique. Le problème apparaît lorsque cette frontière devient morale : celui qui conteste le vocabulaire, la stratégie ou certaines positions du mouvement est rapidement présenté comme réactionnaire, complice ou défenseur de l’oligarchie.

Le meilleur contre-argument est solide : mettre sur le même plan un mouvement d’extrême droite et ceux qui le combattent produit une fausse équivalence. C’est vrai. Le danger identitaire du RN et la stratégie conflictuelle de LFI n’ont ni la même histoire ni les mêmes conséquences pour les personnes visées. Mais cette asymétrie n’oblige pas à fermer les yeux sur la manière dont LFI tente également de rendre les autres gauches politiquement illégitimes.

Quand la nuance devient une trahison

Le piège se referme lorsque toute critique oblige à choisir un camp. Contester LFI ferait de vous un allié du RN. Combattre le RN vous placerait automatiquement derrière LFI. La nuance devient une lâcheté, le doute une trahison et le compromis une compromission.

Les autres partis portent une responsabilité réelle dans leur affaiblissement. Le Parti socialiste, la droite traditionnelle et le centre ont accumulé les renoncements, les contradictions et les échecs. Ils ne disparaissent pas simplement parce que Mélenchon l’aurait annoncé. Ils ont largement participé à leur propre effacement.

Mais le duel permanent permet aussi d’éviter le fond. On discute moins des propositions, de leur coût et de leurs effets. Même une question technique comme la dette détenue par la BCE finit transformée en accessoire d’un affrontement entre personnages.

La prédiction de Mélenchon pourrait donc finir par se réaliser. Non parce qu’elle décrirait une loi de l’histoire, mais parce que suffisamment d’acteurs travaillent à rendre toute autre option invisible.

Lorsque la politique ne laisse plus le choix qu’entre « eux » et « nous », elle ne cherche plus seulement à convaincre des citoyens. Elle commence à leur demander de choisir leurs ennemis.