Opinion

Peut-on voter pour l’extrême droite sans être raciste ?

Tous les articles · Aymeric Fraincart · · 8 min de lecture

En bref

Un vote pour l’extrême droite ne permet pas, à lui seul, de définir un électeur comme raciste.

La répétition médiatique peut rendre une minorité artificiellement omniprésente dans notre champ de vision.

Les inquiétudes économiques, culturelles et migratoires peuvent se cumuler sans prouver la culpabilité d’un groupe.

La priorité nationale modifierait l’ordre d’accès aux allocations et au logement social sans créer de logements.

L’intention personnelle n’efface pas les conséquences collectives d’un programme.

Le test moral consiste aussi à demander si nous accepterions la même règle en nous retrouvant de l’autre côté.

Passants dans une ville européenne, avec une ombre symbolique évoquant la polarisation politique.
Passants dans une ville européenne, avec une ombre symbolique évoquant la polarisation politique.

Oui. Un électeur peut voter pour son pouvoir d’achat, contre l’immigration ou pour sanctionner le gouvernement sans éprouver de haine envers les étrangers. Mais son intention ne suffit pas : il faut aussi regarder ce que son vote approuve et rend possible.

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Je vais répondre tout de suite à la question : oui, on peut voter pour l’extrême droite sans être raciste.

Un bulletin ne raconte pas tout ce que vous êtes. Il ne dit pas comment vous traitez votre voisin, si vous aidez les autres ou ce que vous avez au fond du cœur. Et heureusement… On aurait bien du mal à faire tenir une personne entière dans un morceau de papier.

Mais ce bulletin désigne tout de même les personnes auxquelles vous acceptez de confier du pouvoir. Il rend possibles des lois, des décisions et une certaine manière de partager les ressources du pays.

Alors je ne vais pas vous demander si vous êtes une bonne ou une mauvaise personne. La question ne mène pas bien loin. Je vais plutôt essayer de comprendre ce que vous attendez de ce vote, les principes qu’il contient et le prix que d’autres pourraient avoir à payer.

Un vote devenu assez puissant pour transformer la société

En France, le RN a réuni **31,4 % des suffrages exprimés** aux élections européennes de 2024.

En Allemagne, l’AfD a remporté les élections régionales de Saxe-Anhalt du 6 septembre 2026 avec 43,8 % des voix selon les résultats provisoires. À l’échelle nationale, elle avait déjà obtenu **20,8 % aux élections législatives de 2025**.

En Italie, Giorgia Meloni dirige le gouvernement depuis octobre 2022. Fratelli d’Italia a recueilli **28,8 % aux européennes de 2024**. Au Portugal, Chega a atteint 22,8 % aux élections législatives de 2025.

Ces partis ne servent donc plus seulement à pousser un coup de colère dans une urne. Ils peuvent gouverner. Certains gouvernent déjà.

Et gouverner, ce n’est pas seulement parler d’identité à la télévision. C’est voter des lois, distribuer l’argent public et décider qui doit être protégé en premier.

La question morale devient alors très concrète : lorsqu’il n’y a pas assez de logements, de places ou d’argent pour tout le monde, qui doit passer après ?

Une minorité devenue omniprésente

J’ai l’impression que les musulmans occupent aujourd’hui une place démesurée dans le débat public. Pas parce qu’ils auraient collectivement décidé de prendre cette place. Mais parce que les responsables politiques, les chaînes d’information et les réseaux sociaux parlent constamment d’eux.

Du voile, de l’abaya, des mosquées, du halal, de l’immigration, du séparatisme… Quelques individus commettent des actes graves et, peu à peu, des millions de personnes se retrouvent associées au même problème.

Prenons un exemple tout simple.

Avez-vous croisé une voiture bleue aujourd’hui ?

Vous ne savez probablement pas. Vous en avez peut-être vu trois sans vraiment les remarquer.

Maintenant, imaginons que je vous pose cette question tous les jours. Que les journaux montrent régulièrement des accidents impliquant des voitures bleues. Et que je vous répète qu’elles présenteraient 50 % de risques supplémentaires d’accident — le chiffre est complètement fictif.

Vous allez commencer à les repérer. À les compter. Peut-être même à vous en méfier.

Il n’y a pourtant pas davantage de voitures bleues sur la route. C’est votre attention qui a changé.

Quelque chose de comparable peut se produire avec les musulmans. Ce qui augmente n’est pas nécessairement leur présence réelle, mais la place qu’ils occupent dans notre champ de vision. À force d’en faire le sujet de toutes les inquiétudes, une minorité finit par sembler omniprésente. Et quelques énergumènes deviennent, dans nos têtes, les représentants de millions de personnes qui ne leur ont absolument rien demandé.

La répétition renforce aussi la crédibilité d’une affirmation. C’est ce que les chercheurs appellent l’effet de vérité illusoire. Une idée déjà entendue nous paraît plus vraie lorsqu’elle revient, même lorsqu’aucune preuve supplémentaire n’a été apportée.

Ce mécanisme peut nous toucher tous. Moi compris.

Cela ne signifie pas que chaque problème lié à l’islamisme, à la délinquance ou à l’intégration serait inventé. Cela signifie que voir davantage un phénomène ne prouve pas nécessairement qu’il se produit davantage.

Une inquiétude ne prouve pas sa propre cause

Les raisons économiques du vote existent aussi. Le loyer, le travail, le pouvoir d’achat ou la disparition de certains services publics alimentent une demande de protection.

Une méta-analyse de 36 études conclut que l’insécurité économique joue un rôle important dans les poussées populistes. Dans plusieurs travaux, elle expliquerait environ un tiers de la progression étudiée. Cela reste un ordre de grandeur : les études portent sur des pays et des partis différents.

L’enquête Ipsos sur les européennes de 2024 montre également que l’immigration, le pouvoir d’achat et le rejet du gouvernement peuvent se cumuler dans le vote RN.

Mais un salaire qui stagne ne désigne pas spontanément un voisin musulman comme responsable. Une pénurie de logements ne démontre pas que les étrangers en occupent trop. Une agression ne prouve pas qu’une population entière représente une menace.

Entre une difficulté et un coupable, il faut construire une explication. Et il faut la vérifier.

Le tribunal populaire est souvent un bien mauvais juge.

La priorité nationale est un choix moral

Prenons maintenant une proposition précise.

Le 4 mars 2026, à Nîmes, Jordan Bardella a promis un référendum comprenant la priorité nationale dans l’accès aux allocations et au logement social.

Imaginons deux familles.

Elles vivent légalement en France. Les parents travaillent, cotisent et paient leurs impôts. Elles rencontrent les mêmes difficultés et ont besoin du même logement social. La première est française. La seconde ne l’est pas.

Avec la priorité nationale, la première passe devant la seconde.

La mesure ne construit aucun logement. Elle ne réduit pas la file d’attente. Elle change simplement la personne placée au bout de cette file.

Ses défenseurs répondent que la solidarité nationale doit d’abord profiter aux Français. L’argument n’est pas absurde. Un État possède nécessairement des obligations particulières envers ses citoyens.

Mais jusqu’où ce principe doit-il aller ?

La nationalité doit-elle départager deux enfants qui ont besoin d’un toit ? Le travail et les cotisations de leurs parents cessent-ils de compter parce qu’ils n’ont pas le bon passeport ?

Inversons les rôles.

Vous partez travailler légalement en Italie. Vous y payez vos impôts depuis plusieurs années. Votre famille se retrouve en difficulté et une famille italienne passe automatiquement devant la vôtre, à besoins identiques, uniquement parce que vous êtes français.

Trouveriez-vous encore le principe juste ?

C’est souvent un bon test moral : accepterions-nous la même règle si nous ignorions la place que nous occuperions au moment de son application ?

Une bonne intention n’efface pas les conséquences

Vous pouvez me répondre : « Je ne vote pas pour cela. Je vote pour le pouvoir d’achat, la sécurité ou la baisse de l’immigration. »

Je peux l’entendre. Mais dans l’urne, il n’existe pas de bulletin à options.

On ne peut pas cocher une baisse de TVA, barrer la priorité nationale et ajouter une réserve manuscrite sur le reste du programme. On choisit un ensemble, avec ses promesses, ses silences et ses conséquences prévisibles.

Cette responsabilité concerne tous les électeurs. Voter à gauche pour davantage de justice sociale n’efface pas une éventuelle atteinte aux libertés. Voter au centre pour la stabilité économique n’annule pas les inégalités que certaines mesures peuvent produire.

L’intention compte. Les conséquences aussi.

John Rawls écrit dans *Théorie de la justice* que « la justice interdit que la perte de liberté de certains puisse être justifiée par l’obtention, par d’autres, d’un plus grand bien ».

Je considère que faire passer une famille après une autre uniquement en raison de sa nationalité a un coût moral. Son besoin de logement ne diminue pas avec son passeport.

On peut défendre un autre principe. On peut considérer que l’appartenance nationale doit l’emporter. Mais il faut alors l’assumer clairement : à situation comparable, la nationalité justifierait que certaines personnes aient moins de droits ou attendent davantage.

Ce n’est plus seulement une politique migratoire. C’est la société que l’on choisit de construire.

Le racisme ne se résume pas au vote RN

L’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne rapporte que 47 % des musulmans interrogés dans treize pays en 2022 déclarent avoir subi une discrimination raciale au cours des cinq années précédentes. Ils étaient 39 % dans l’enquête de 2016.

En France, le rapport 2025 de la CNCDH situe l’indice de tolérance à 64 sur 100 et le décrit comme stable. Dans le même temps, les crimes et délits racistes ou antireligieux enregistrés ont augmenté de 5 % en 2025.

Ces chiffres ne permettent pas d’affirmer que la progression électorale de l’extrême droite provoque mécaniquement davantage d’actes racistes.

Mais la politique ne fait pas que refléter notre société. Elle contribue aussi à définir ce qui peut être dit, ce qui devient acceptable et ce qui finira peut-être par être inscrit dans la loi.

Alors non, je ne crois pas que voter pour l’extrême droite suffise à définir une personne comme raciste.

Mais je ne crois pas non plus que l’absence de haine personnelle efface les conséquences collectives de son bulletin.

La question n’est pas de savoir si vous êtes une bonne personne. La question est de savoir ce que vous attendez précisément de ce vote, qui devra en payer le prix et si vous accepteriez encore les mêmes règles en vous retrouvant de l’autre côté.

C’est à cet endroit, entre nos intentions et les conséquences imposées aux autres, que commence réellement la morale politique.

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