Opinion

Le racisme ne gagne pas toute la France, mais il occupe de mieux en mieux l’antenne

Tous les articles · Aymeric Fraincart · · 6 min de lecture

Des générations successives de travailleurs immigrés sous le même projecteur médiatique
Des générations successives de travailleurs immigrés sous le même projecteur médiatique

Les actes racistes augmentent, sans que les enquêtes montrent une conversion uniforme de la France au racisme. Entre insécurités bien réelles, vieux réflexe du bouc émissaire et cadrage médiatique, voici ce que les chiffres permettent de dire — et ce qu’ils ne prouvent pas.

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En 2025, les crimes et délits à caractère raciste ou antireligieux enregistrés ont augmenté de 5 %. Pourtant, l’indice de tolérance (ILT) des Français est resté stable, à 64 sur 100, près de son record historique. La conclusion tient dans cette contradiction : la France ne devient pas uniformément plus raciste, mais la violence raciste progresse et la parole qui désigne des boucs émissaires se banalise.

Les actes montent, pas tous les préjugés

Selon le rapport 2025 de la CNCDH, 9 737 crimes et délits racistes ou antireligieux ont été enregistrés, soit 5 % de plus qu’en 2024. Les faits antimusulmans recensés ont bondi de 88 %, tandis que les faits antisémites ont reculé de 16 %, tout en restant élevés.

Cela ne prouve pas que « les Français » seraient soudain devenus racistes. Les dépôts de plainte et le contexte international influencent aussi les chiffres. Mais cela interdit la petite musique inverse : non, le problème n’est pas une invention de militants susceptibles.

Mon jugement : le racisme progresse moins comme conviction de toute la société que comme permission accordée à une minorité de parler et d’agir plus brutalement.

L’insécurité n’a pas une nationalité

Le mot « insécurité » est pratique : il met dans le même sac cambriolages, violences conjugales, trafic de drogue et escroqueries en ligne. Puis il suffit de coller une photo de frontière sur le sac.

Le bilan 2025 du ministère de l’Intérieur est moins commode. Les violences physiques enregistrées augmentent de 5 %, les violences sexuelles de 8 % et les escroqueries de 7 %. Les vols à main armée reculent de 8 %, les vols de véhicules de 9 % et les cambriolages de 3 %. Les homicides restent stables, à 975 victimes.

Il n’existe donc pas une explosion générale, mais plusieurs insécurités aux causes différentes : domination familiale, pauvreté et relégation territoriale, économie de la drogue, défaillances de la prévention, numérique devenu terrain de chasse des fraudeurs.

Les étrangers sont surreprésentés dans certaines statistiques policières et pénales. C’est un fait. Mais le Musée national de l’histoire de l’immigration rappelle les facteurs qui brouillent une lecture causale : population plus jeune et masculine, précarité, concentration urbaine, contrôles plus fréquents, infractions liées au séjour et personnes de passage absentes du dénominateur.

La nationalité peut décrire un dossier. Elle n’explique pas, seule, le passage à l’acte.

Avant le musulman, le « Rital » et le « Polak »

La France présente chaque immigration comme une épreuve inédite. Elle a pourtant distribué les mêmes rôles avec d’autres patronymes.

À Aigues-Mortes, en 1893, des ouvriers italiens furent pourchassés et massacrés : neuf morts selon le bilan officiel français, davantage selon les autorités italiennes. Dans les années 1930, la crise nourrit la xénophobie contre les mineurs polonais et des milliers furent renvoyés en Pologne.

Après 1945, l’État encouragea l’immigration pour reconstruire le pays. Italiens, Espagnols puis Portugais travaillèrent en France. Le Musée rappelle que le nombre de Portugais passa d’environ 20 000 en 1954 à 759 000 en 1975. À Champigny-sur-Marne, beaucoup vécurent dans un immense bidonville.

Ces populations autrefois jugées inassimilables sont aujourd’hui fondues dans le récit national. Tout n’est pas équivalent : la couleur de peau, l’islam et l’héritage colonial rendent certaines assignations actuelles plus durables. Mais le mécanisme du bouc émissaire, lui, change peu.

Attaquer ceux qui n’ont pas le même puissance de communication

L’asymétrie demeure énorme. Dire que les personnes visées ne peuvent pas se défendre serait excessif mais les associations, chercheurs et citoyens n'ont pas les mêmes moyens d'influence de l'opinion public.

Un parti ou une chaîne peut parler chaque jour « des immigrés » ou « des musulmans » comme d’un bloc. En face, il n’existe ni standard téléphonique de l’immigration ni porte-parole élu de millions de personnes différentes. L’accusation est centralisée ; la défense, dispersée.

Une étude de l’Institut Convergences Migrations, fondée sur les archives de l’INA et un panel d’électeurs, associe une couverture plus intense de l’immigration à une polarisation accrue, surtout lorsque le cadrage est négatif. La télévision ne fabrique pas mécaniquement un raciste à chaque pause publicitaire. Elle choisit néanmoins les faits qui deviennent « la France ».

CNews : une opinion, ou un déséquilibre organisé ?

Après l’examen de 168 heures d’antenne, l’Arcom a mis CNews en demeure en juin 2026. Le régulateur a constaté que l’immigration et l’islam étaient régulièrement traités de manière univoque, principalement sous l’angle de la menace sécuritaire, avec des opinions contradictoires moins présentes ou disqualifiées.

CNews a le droit d’avoir une ligne conservatrice. Le problème commence quand l’éditorial se déguise en panorama complet du réel. Une chaîne n’a pas besoin d’inventer : il lui suffit de sélectionner toujours le même fait, le même visage et le même coupable.

Ce cadrage rejoint une stratégie déjà analysée ici : transformer des femmes musulmanes en cible administrative ou réduire la démocratie à « eux contre nous ».

La liberté d’expression ne garantit pas un droit à la haine

On peut critiquer l’immigration, une religion ou la politique d’asile, même durement. Une parole choquante n’est pas automatiquement illégale.

En revanche, l’article 24 de la loi du 29 juillet 1881 punit la provocation publique à la discrimination, à la haine ou à la violence envers un groupe en raison notamment de son origine ou de sa religion. L’injure et la diffamation racistes relèvent d’autres dispositions.

Entre les deux existe une vaste zone de discours légal mais toxique : généralisation permanente, soupçon collectif, déshumanisation par insinuation. Le droit pénal fixe un seuil précis ; l’Arcom contrôle aussi le pluralisme et l’honnêteté de l’information. Un programme peut donc manquer gravement à ses obligations sans être condamné pour appel à la haine.

Pourquoi cette xénophobie gagne-t-elle en visibilité ? Parce qu’elle offre une réponse simple à des peurs réelles mais multiples. Elle transforme violences, déclassement, recul des services publics et défiance politique en un récit avec un coupable identifiable.

Le racisme ne résout aucune de ces crises. Il leur fournit seulement un prénom, une religion et un plateau télé.

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