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Bloquer le RN sur les réseaux : et si la méthode brésilienne avait été mal comprise ?

Tous les articles · Aymeric Fraincart · · 5 min de lecture

En bref

Depuis le 26 octobre 2026, des internautes français bloquent des comptes associés à l'extrême droite.

Le mouvement s'inspire de la campagne victorieuse de Lula au Brésil.

Mais André Janones, qui a organisé la mobilisation numérique brésilienne, préconisait d'ignorer les publications plutôt que de bloquer les comptes.

Les recommandations de TikTok, Instagram et X reposent sur plusieurs signaux, pas sur un compteur de blocages.

Un blocage réduit immédiatement l'exposition individuelle, sans garantir une baisse de la portée globale d'un compte.

Au 29 octobre, l'effet collectif sur l'audience du RN n'est pas quantifié.

Illustration au fusain d'une main faisant défiler sur un téléphone un fil politique flouté, avec des interactions qui s'effacent.
Illustration au fusain d'une main faisant défiler sur un téléphone un fil politique flouté, avec des interactions qui s'effacent.

Le mouvement #OnBloqueLExtremeDroite veut pénaliser les comptes du RN. Mais André Janones, artisan de la stratégie numérique de Lula au Brésil, dit avoir demandé d'ignorer les publications, pas de les bloquer. Que mesurent réellement les algorithmes ?

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Depuis le 26 octobre, des internautes français bloquent en série les comptes de responsables politiques, de médias et d'influenceurs associés à l'extrême droite. Le mot d'ordre #OnBloqueLExtremeDroite promet de les rendre moins visibles dans les recommandations. Il vient d'une mobilisation brésilienne. Sauf qu'un détail change beaucoup de choses : celui qui a organisé cette mobilisation au Brésil dit justement qu'il ne fallait pas bloquer, mais ignorer.

Le modèle brésilien : une victoire, mais pas une preuve

Le 25 octobre 2026, Luiz Inácio Lula da Silva a été réélu à la présidence du Brésil avec 51,79 % des suffrages valides, contre 48,21 % pour Flávio Bolsonaro, selon le Tribunal supérieur électoral brésilien.

Pendant la campagne, le député André Janones a mobilisé ses soutiens sur WhatsApp dans « l'Armée de Lula ». Agência Brasil évoque plus de 10 millions de participants et un effort de diffusion de contenus favorables à Lula.

En France, l'idée s'est transformée en campagne de blocages. Le Parisien en a décrit l'essor le 28 octobre. Un site de mobilisation propose des profils à bloquer, tandis qu'une liste publique mêle des figures du RN à d'autres personnalités, médias ou organisations.

Mais Janones a depuis rectifié l'interprétation française : sa consigne consistait à ne pas regarder, commenter ou relayer les publications adverses, et non à bloquer systématiquement les comptes. Cette distinction a été rapportée notamment par Rotek. Un collectif français a même corrigé publiquement son propre mode d'emploi le 28 octobre.

La victoire électorale de Lula est établie. Le rôle exact de cette stratégie dans les votes, lui, n'a pas été isolé : la campagne a aussi eu lieu dans la rue, dans les médias et dans un contexte politique spécifique. C'est une influence possible, pas une relation de cause à effet démontrée.

Ce que les plateformes mesurent vraiment

Un réseau social n'est pas un compteur qui additionne les « j'aime ». Il essaie de prédire ce qui retiendra chaque utilisateur.

Meta détaille comment Instagram prédit les probabilités d'aimer, d'enregistrer ou de commenter une publication. TikTok explique que les interactions, les partages, les commentaires et le temps de visionnage participent au classement, avec des pondérations variables. X décrit le blocage et la mise en sourdine comme des outils qui permettent aux utilisateurs de contrôler les contenus qu'ils voient.

Conséquence concrète : répondre à une publication pour la critiquer peut toujours produire de l'engagement. En revanche, rien dans ces descriptions publiques ne permet de calculer combien de portée un compte perd lorsqu'il est bloqué mille, dix mille ou cent mille fois.

Et surtout, un blocage ne retire pas une publication du fil des abonnés qui continuent à la suivre. Il modifie d'abord ce que voit la personne qui bloque.

Prenons deux cas. Si 100 000 personnes qui regardaient régulièrement les vidéos d'un compte cessent de le faire, une partie des vues disparaît. Si 100 000 personnes qui ne regardaient jamais ce compte le bloquent, la perte d'audience directe peut être presque nulle. Le total affiché par une campagne ne permet pas de départager ces deux situations.

Pourquoi ignorer et bloquer ne produisent pas le même signal

Janones défend une logique différente : lorsqu'un contenu apparaît à l'écran et que l'utilisateur passe son chemin sans interagir, la plateforme peut interpréter ce comportement comme un manque d'intérêt. Lorsqu'un compte est bloqué, ce contenu ne lui est plus proposé.

C'est un raisonnement plausible, pas une règle universelle prouvée pour tous les systèmes de recommandation. Les plateformes ne publient pas la pondération exacte de chaque signal, et celle-ci peut évoluer. Mais la correction de Janones révèle bien une confusion : la méthode originale visait autant à cesser d'alimenter l'engagement adverse qu'à organiser la diffusion de ses propres contenus.

Ce second volet est essentiel. La campagne brésilienne combinait des consignes de non-interaction et une mobilisation pour faire circuler d'autres messages. Réduire cette stratégie à une simple liste de comptes bloqués, c'est en laisser de côté la moitié.

Un effet sur les votes ? Il manque encore l'étape décisive

Même lorsqu'on modifie fortement le fil d'actualité, les conséquences politiques ne suivent pas automatiquement. Dans une expérience publiée en 2023 dans *Science*, des chercheurs ont remplacé les fils algorithmiques de certains utilisateurs de Facebook et d'Instagram par un ordre chronologique pendant la campagne présidentielle américaine de 2020. Leur activité et leur exposition ont changé, sans modification statistiquement significative de plusieurs attitudes politiques mesurées sur trois mois.

Cette étude ne portait ni sur le RN ni sur les blocages coordonnés. Elle rappelle simplement qu'une baisse de visibilité n'est pas, à elle seule, une preuve de changement d'opinion ou de vote.

Le sujet rejoint une autre question traitée sur LFDS : ce qu'un meeting politique produit sur les personnes qui y participent. Le mécanisme de mobilisation compte autant que le nombre de participants. Notre article sur la manière dont l'extrême droite s'impose dans le débat explore, lui, la question de sa visibilité hors des plateformes ; et celui consacré aux confrontations entre Bardella et Mediapart montre la place du conflit médiatique dans cette circulation.

La mesure qui manque

La campagne peut produire trois résultats différents : permettre à des internautes de ne plus voir certains comptes ; réduire les interactions qu'ils apportaient auparavant ; ou diminuer réellement la portée de ces comptes auprès de nouveaux publics. Seul le premier est directement garanti par l'action individuelle.

Pour trancher sur les deux autres, il faudrait comparer les impressions, les vues venant de non-abonnés et les interactions avant et après le 26 octobre, en les rapportant à la fréquence des publications et à l'actualité politique. Les compteurs construits à partir de confirmations volontaires ne constituent pas ces données.

Le mouvement est visible. Sa capacité à réduire l'audience du RN, elle, reste non mesurée au 29 octobre. Et son modèle brésilien vient précisément de rappeler que bloquer et ignorer ne sont pas la même stratégie.

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