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Les grands mouvements sociaux des dix dernières années — épisode 7 : Lycéens 2026, comment un mouvement peut-il faire fléchir l’État ?

Tous les articles · Aymeric Fraincart · · 9 min de lecture

En bref

Le 17 octobre 2026, plusieurs centaines de milliers de personnes manifestent après des semaines de mobilisation lycéenne.

Mai 68 avait été préparé par des réseaux lycéens et syndicaux déjà constitués, avant la généralisation des grèves dans les entreprises.

En 1986, une coordination étudiante dotée de délégués mandatés et d’un objectif précis fait face au gouvernement Chirac.

Le soutien international peut aller d’une visibilité médiatique à une pression économique et diplomatique, comme dans la lutte contre l’apartheid.

En 2006, les divisions de la majorité contribuent à l’abandon du CPE ; en 2023, la réforme des retraites est maintenue malgré la mobilisation.

L’État dispose en 2026 de moyens policiers, budgétaires et institutionnels, mais leurs coûts politiques ne sont pas identiques.

Ce dernier épisode examine les mécanismes, les décisions et les conditions d’une concession, sans prétendre prédire l’issue de la crise actuelle.

Illustration au fusain de lycéens manifestant devant un établissement scolaire, avec des silhouettes d’ouvriers et une usine à l’arrière-plan.
Illustration au fusain de lycéens manifestant devant un établissement scolaire, avec des silhouettes d’ouvriers et une usine à l’arrière-plan.

Comment une colère lycéenne se transforme-t-elle en mouvement national ? Des comités de Mai 68 à la coordination anti-Devaquet, puis des Gilets jaunes aux manifestations d’octobre 2026, septième et dernier épisode de notre série : une enquête sur les conditions concrètes qui poussent l’État à céder.

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Le 17 octobre 2026, entre 550 000 et 800 000 personnes manifestent en France, selon les estimations rapportées par Reuters. La contestation, partie des lycées, rejoint celle du pouvoir d’achat et des services publics. La majorité des rassemblements se déroule pacifiquement, mais des affrontements, des incendies et des pillages éclatent dans plusieurs villes.

Comment des réclamations sur les cours et les bâtiments scolaires ont-elles rejoint une crise nationale ? Pour le septième et dernier épisode de notre série, il faut regarder non seulement les foules, mais aussi les organisations, les décisions prises en coulisses et ce que les gouvernements sont prêts à abandonner.

1. La naissance : pourquoi une colère ancienne éclate-t-elle soudain ?

En septembre, des lycéens dénoncent les professeurs absents, les établissements dégradés et les journées trop longues. Ces difficultés existaient avant la rentrée. Le problème ne suffit donc pas à expliquer le déclenchement.

Le sociologue Sidney Tarrow, dans *Power in Movement*, distingue le mécontentement de la perception qu’une mobilisation peut produire un résultat. Un premier établissement entre en mouvement, d’autres reconnaissent leurs propres difficultés et l’action devient envisageable. C’est un mécanisme d’expansion.

Avant Mai 68, cette transformation avait pris des mois. En 1966, les Comités Vietnam lycéens réunissent des militants opposés à la guerre américaine. Lorsqu’ils se heurtent aux règles disciplinaires des établissements, la contestation s’élargit à la liberté d’expression dans les lycées. En décembre 1967, le premier Comité d’action lycéen apparaît au lycée Jacques-Decour. L’historien Didier Leschi documente ce passage.

Les manifestations de mai ne créent donc pas ces réseaux : elles démultiplient leur audience. En 2026, les réseaux sociaux accélèrent cette circulation. *Le Monde* décrivait le 16 octobre des appels relayés entre lycéens et Gilets jaunes. Mais faire circuler une vidéo et construire une organisation sont deux opérations différentes.

2. La construction : comment acquiert-on une légitimité réelle ?

En novembre 1986, les étudiants mobilisés contre le projet Devaquet ne se contentent pas de manifester. Des assemblées générales mettent en place une coordination nationale, avec cinq délégués par faculté. La revendication principale est identifiable : le retrait du projet universitaire, notamment contesté pour les risques de sélection et de hausse des droits d’inscription.

Les appels originaux de la coordination, conservés par le GERME, permettent de retrouver les mandats et les décisions. Le 4 décembre, une délégation rencontre les ministres René Monory et Alain Devaquet, tandis que des centaines de milliers de jeunes manifestent. *Le Monde* décrit cet entretien et son échec.

La coordination ne tire pas sa légitimité d’une personnalité charismatique : elle représente des assemblées qui lui confient des mandats. Elle peut maintenir une revendication commune, répondre au gouvernement et rendre compte aux participants. Cela n’efface pas les conflits d’influence entre militants et syndicats, mais rend possible une confrontation politique identifiable.

Dans leur étude sur la mobilisation des ressources, John McCarthy et Mayer Zald expliquent pourquoi une colère largement partagée peut rester sans conséquence : il lui manque parfois les réseaux, les personnes disponibles et les organisations capables de soutenir l’action dans la durée.

Le 5 décembre 1986, le gouvernement retire déjà les dispositions les plus contestées. Dans la nuit, Malik Oussekine meurt après avoir été frappé par des policiers. Le 8 décembre, Jacques Chirac retire entièrement le texte, sous la pression du mouvement, du drame et d’une partie de sa propre majorité. La chronologie de Larousse montre que les concessions avaient commencé avant cette mort : elle a aggravé une crise.

En octobre 2026, les manifestants disposent d’une grande visibilité, mais leur représentation demeure plus fragmentée. Reuters observe que le nombre de lycées fermés passe d’environ 800 le 6 octobre à 214 le 13, alors même que les rassemblements continuent. L’audience nationale et l’enracinement dans les établissements peuvent évoluer dans des sens opposés.

3. Le soutien international : quand devient-il un levier ?

L’internationalisation peut aller d’une présence symbolique à des sanctions économiques. Dans *Activists Beyond Borders*, Margaret Keck et Kathryn Sikkink décrivent le mécanisme du « boomerang » : des militants privés de relais nationaux sollicitent des organisations étrangères, qui exercent à leur tour une pression sur les gouvernements.

L’Afrique du Sud de l’apartheid en donne un exemple historique, très différent de la France actuelle. Des campagnes internationales favorisent boycotts, désinvestissements et sanctions. Les États-Unis adoptent une loi de sanctions en 1986. D’après les archives diplomatiques américaines, ces pressions contribuent à affaiblir le régime avec les résistances intérieures, les difficultés économiques et la fin de la guerre froide. Elles ne suffisent donc pas, isolément, à expliquer la chute de l’apartheid.

Le 13 octobre 2026, Greta Thunberg participe à une mobilisation à Saint-Denis. Des manifestations ont également lieu en Belgique le 17 octobre, pour des motifs en partie distincts. Ces événements étendent l’audience médiatique de la contestation française ; ils ne constituent pas, à ce stade, une pression diplomatique ou économique comparable.

4. Mai 68 : qu’est-ce qui a fait basculer le rapport de force ?

Le 3 mai, l’intervention policière à la Sorbonne suscite des affrontements. La nuit des barricades, du 10 au 11 mai, provoque une indignation plus large. Les syndicats CGT, CFDT et FEN appellent à manifester et à faire grève le 13 mai.

Pourquoi les salariés suivent-ils ? Pas simplement par solidarité avec les étudiants. La CGT rappelle elle-même son accord d’unité d’action avec la CFDT dès 1966, les grèves antérieures, les conflits salariaux et les tensions sur la Sécurité sociale. Les travailleurs avaient leurs propres griefs. Les événements étudiants ont fourni une occasion de convergence, sans en être l’origine unique.

Après le 13 mai, la grève déborde les mots d’ordre syndicaux. Des usines sont occupées ; plusieurs millions de salariés arrêtent la production. Les directions syndicales tentent d’organiser une mobilisation qu’elles ne contrôlent pas entièrement. Les archives de Larousse retracent ces divergences entre organisations et grévistes.

Le calcul de Georges Pompidou change alors : la prolongation des arrêts de travail pèse sur les entreprises et le fonctionnement du pays. Du 25 au 27 mai, gouvernement, patronat et syndicats négocient à Grenelle. Il en sort notamment une augmentation d’environ 35 % du SMIG, des hausses salariales et des avancées syndicales. Mais le protocole global n’est pas signé ; de nombreux salariés jugent les concessions insuffisantes et continuent la grève.

Mai 68 ne démontre donc pas que la rue fait nécessairement tomber un gouvernement. De Gaulle dissout l’Assemblée le 30 mai, puis les gaullistes remportent largement les législatives. Le pouvoir conserve sa légitimité électorale et consent pourtant à des concessions sociales majeures. Il a pu céder sur une partie des salaires sans renoncer au régime politique.

5. Pourquoi l’État recule-t-il parfois, et résiste-t-il en 2026 ?

Les six épisodes précédents offrent un terrain de comparaison.

En **2018, les Gilets jaunes** obtiennent l’abandon de la hausse prévue de la taxe sur les carburants, puis des mesures de pouvoir d’achat. En **2024, les agriculteurs** obtiennent rapidement le retrait d’une hausse de fiscalité du gazole non routier et diverses aides. Dans les deux cas, l’exécutif peut modifier des décisions identifiables sans renoncer à tout son programme.

Le CPE de 2006 révèle un autre mécanisme. En pleine mobilisation des jeunes et des syndicats, les dirigeants de la majorité cherchent une sortie de crise. *Le Monde* rapporte les désaccords entre Dominique de Villepin et les négociateurs de l’UMP. Le 10 avril, le gouvernement annonce son remplacement. La pression dans la rue compte, mais la fracture au sommet du pouvoir modifie aussi les options disponibles.

À l’inverse, malgré une mobilisation massive, la **réforme des retraites de 2023** est maintenue. Le gouvernement choisit d’assumer le coût du conflit plutôt que de renoncer au recul de l’âge légal, élément central de sa réforme ; le Conseil constitutionnel valide l’essentiel du texte le 14 avril.

Le coût d’une concession compte donc autant que le coût de la contestation. L’État peut accepter une mesure budgétaire limitée pour mettre fin à un blocage, tout en refusant le retrait d’une réforme devenue un symbole de son autorité. C’est une explication plausible des différences observées, pas une causalité unique : l’organisation, le soutien public et les divisions politiques jouent également.

En 2026, l’État possède trois capacités distinctes.

Sur le plan policier et judiciaire, il peut disperser des rassemblements et poursuivre des infractions. Entre le 28 septembre et le 8 octobre, le ministère de la Justice compte 6 877 gardes à vue, dont 86 % de mineurs ; ces chiffres ne représentent pas des condamnations (*Le Monde*). Les violences de certains manifestants et les graves blessures subies par des jeunes soulèvent deux problèmes distincts : la protection des personnes et la proportionnalité de la force. Nous avons comparé les choix de maintien de l’ordre face aux agriculteurs et aux lycéens. Une répression jugée illégitime peut élargir une mobilisation, mais elle peut aussi décourager les participants.

Sur le plan budgétaire, le gouvernement dispose d’une marge pour des réponses ciblées. Le ministère de l’Éducation nationale annonce plus de 3 000 professeurs remplaçants déployés, des recrutements supplémentaires et cinq chantiers de réforme. Une annonce de moyens ne prouve cependant pas que les absences et les dégradations ont déjà été résolues dans les établissements.

Sur le plan politique et économique, l’incertitude est plus grande. Les lycéens ne peuvent pas, seuls, interrompre l’activité nationale comme les ouvriers en 1968. Les alliances avec salariés, étudiants et Gilets jaunes changent l’étendue de la contestation, mais leur durée, leurs intérêts communs et leurs désaccords restent déterminants. L’approche des élections de 2027 va peser sur les décisions des partis et du gouvernement.

Et l’État a-t-il réellement les moyens d’affronter une crise sociale qui s’étendrait ? Avec une dette publique de 3 595 milliards d’euros, soit 119 % du PIB au deuxième trimestre 2026 (Insee), ses marges budgétaires sont contraintes. Or, les revendications s’accumulent dans l’éducation, la santé, la fonction publique, les transports, l’agriculture et l’industrie. Les fédérations hospitalières réclament notamment 1,3 milliard d’euros supplémentaires pour 2027 (FHF).

Si ces contestations distinctes convergeaient durablement, le gouvernement devrait gérer simultanément des perturbations économiques, des tensions dans les services essentiels et des demandes de financement supplémentaires. La question ne serait plus seulement de maintenir l’ordre...

Les six épisodes précédents

  1. Loi Travail, 2016 : des mois de manifestations… pour presque rien ?
  2. Gilets jaunes : une taxe, des ronds-points… et un gouvernement qui recule
  3. Retraites 2019 : 46 jours de grève, un 49.3… puis le Covid arrête tout
  4. Hôpital : applaudis à 20 h, 8,2 milliards pour les salaires… et la crise continue
  5. Retraites 2023 : des millions dans la rue, un 49.3… et 64 ans quand même
  6. Agriculteurs 2024 : dix jours de blocages et le gouvernement lâche du lest

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