Actualités

Les grands mouvements sociaux des dix dernières années : Gilets jaunes : une taxe, des ronds-points… et un gouvernement qui recule

Tous les articles · Aymeric Fraincart · · 6 min de lecture

En bref

Le 17 novembre 2018, près de 283 000 personnes participent aux premières grandes mobilisations des Gilets jaunes. Le mouvement, né autour du prix des carburants et largement organisé sur Facebook, s’étend rapidement au pouvoir d’achat, à la fiscalité et au fonctionnement démocratique. Le gouvernement annule la hausse prévue des taxes sur les carburants puis annonce plusieurs mesures sociales. Selon le Sénat, l’effet net des décisions prises en réponse à la crise représente environ 7,4 milliards d’euros pour 2019. Le mouvement obtient donc des concessions concrètes, mais pas ses principales revendications institutionnelles, notamment le RIC. Cet épisode marque aussi une crise majeure du maintien de l’ordre.

Gilets jaunes : une taxe, des ronds-points… et un gouvernement qui recule
Gilets jaunes : une taxe, des ronds-points… et un gouvernement qui recule

Parti d’une hausse des taxes sur les carburants, le mouvement des Gilets jaunes a rapidement dépassé la question du plein. Pouvoir d’achat, fiscalité, démocratie, RIC : en quelques semaines, il force le gouvernement à reculer et à débloquer plusieurs milliards d’euros.

Gilets jaunesRICcarburantmouvements sociauxpouvoir d'achat

← Lire l’article d’introduction : dix ans de colère sociale

Après la loi Travail et Nuit debout, deuxième épisode de notre série. Cette fois, le mouvement ne part ni d’un syndicat, ni d’un parti politique, ni d’une organisation déjà structurée.

Au départ, il y a vraiment le carburant

Le mouvement ne naît pas soudainement le 17 novembre 2018. Quelques mois plus tôt, Priscillia Ludosky lance une pétition contre la hausse des prix des carburants. À l’automne, les appels à manifester circulent massivement sur Facebook et plusieurs figures du mouvement émergent.

Le gouvernement prévoit alors de poursuivre l’augmentation de la fiscalité énergétique en 2019, notamment sur le gazole. L’objectif affiché est écologique : rendre les énergies fossiles plus coûteuses pour encourager la transition. Mais pour ceux qui vivent loin de leur travail, sans transports collectifs adaptés et avec une forte dépendance à la voiture, cette fiscalité est surtout perçue comme une dépense supplémentaire.

C’est précisément ce qui donne au mouvement sa force. Sur LFDS, nous avons déjà expliqué pourquoi le prix payé à la pompe ne dépend pas uniquement du pétrole et ce que produit réellement une baisse des taxes sur les carburants.

17 novembre : 282 710 personnes

Le 17 novembre 2018, le mouvement passe d’Internet à la rue. Le ministère de l’Intérieur comptabilise 282 710 participants au pic de la mobilisation, répartis dans plus de 2 000 rassemblements. Routes, ronds-points, péages et zones commerciales sont occupés. Le ministère de l’Intérieur publie alors son bilan.

Le caractère inédit tient aussi à l’organisation. Il n’y a pas de centrale syndicale pour structurer les cortèges, pas de parti pour encadrer la mobilisation et pas de direction nationale reconnue. Le gilet jaune devient un symbole idéal : tout automobiliste en possède un, il coûte peu cher et il est immédiatement reconnaissable.

Les ronds-points deviennent alors des lieux politiques. On y discute, on s’organise et on formule des revendications qui dépassent très vite la seule question du carburant.

Le mouvement s’élargit

Pouvoir d’achat, salaires, pensions, fiscalité, services publics et fonctionnement démocratique entrent rapidement dans les revendications. Une liste de 42 demandes circule à la fin novembre, mais elle ne constitue jamais un programme officiel : le mouvement ne dispose d’aucune structure capable de parler au nom de tous.

Puis trois lettres prennent une importance considérable : RIC, pour référendum d’initiative citoyenne. L’idée est de permettre à un nombre déterminé de citoyens de provoquer directement un référendum, sans attendre une initiative du gouvernement ou du Parlement.

En quelques semaines, une contestation fiscale se transforme donc en contestation de la représentation politique.

Qui sont les Gilets jaunes ?

Le portrait d’une simple « France rurale pauvre » est trop réducteur. Les enquêtes montrent surtout une forte présence des catégories populaires et des classes moyennes, ainsi qu’une dépendance automobile plus importante que dans le reste de la population. Les petites villes, les espaces périurbains et les territoires moins bien desservis sont fortement représentés.

Politiquement, le mouvement est tout aussi difficile à classer. Certaines revendications économiques se rapprochent de la gauche radicale, d’autres trouvent davantage d’écho à l’extrême droite, tandis qu’une partie importante des participants rejette justement les partis et les organisations traditionnelles.

Cette absence de ligne unique aide le mouvement à rassembler largement. Elle rendra aussi très difficile toute négociation avec le gouvernement.

La violence devient centrale

Les manifestations parisiennes changent ensuite la nature de la crise. Le 1er décembre 2018, les affrontements autour de l’Arc de Triomphe produisent des images qui feront le tour du monde. Le 8 décembre, 89 000 policiers et gendarmes sont mobilisés en France. Le ministère comptabilise 125 000 manifestants, 1 723 interpellations et 264 blessés.

Les violences commises par certains manifestants et groupes venus affronter la police sont importantes. Dans le même temps, le maintien de l’ordre devient lui-même un sujet politique majeur. L’usage des lanceurs de balles de défense et des grenades provoque des blessures graves et alimente une controverse durable sur la doctrine française du maintien de l’ordre.

Le mouvement social devient alors aussi une crise de confiance envers les institutions chargées de gérer la contestation.

Et cette fois, le gouvernement recule

C’est la grande différence avec l’épisode précédent sur la loi Travail. Début décembre, l’exécutif annonce d’abord un moratoire, puis l’augmentation de la fiscalité sur les carburants prévue pour 2019 est finalement abandonnée.

Le 10 décembre, Emmanuel Macron annonce ensuite un « état d’urgence économique et social ». La réponse comprend notamment une hausse de la prime d’activité, la défiscalisation des heures supplémentaires, une baisse de CSG pour certains retraités et la possibilité de verser une prime exceptionnelle exonérée de prélèvements. L’Élysée publie l’allocution du 10 décembre.

Le fameux « 100 euros de plus pour le SMIC » mérite toutefois une précision : le SMIC lui-même n’a pas été augmenté de 100 euros par décision politique. Le gain annoncé combinait notamment sa revalorisation légale avec la hausse du bonus de la prime d’activité.

Selon la commission des finances du Sénat, l’effet net des décisions prises en réponse à la crise représente environ 7,4 milliards d’euros pour 2019. Le Sénat détaille ce chiffrage.

Le Grand débat, mais pas le RIC

En janvier 2019, Emmanuel Macron lance le Grand débat national autour de quatre grands thèmes : fiscalité et dépenses publiques, services publics, transition écologique, démocratie et citoyenneté. Des réunions sont organisées dans tout le pays et des contributions sont recueillies en ligne.

Le Grand débat répond directement à la crise, mais pas à la principale revendication institutionnelle devenue emblématique du mouvement : le RIC n’est pas instauré. La mobilisation continue donc pendant plusieurs mois, avec une participation qui diminue progressivement.

Une victoire partielle, mais réelle

Sur son déclencheur initial, le résultat est clair : la hausse des taxes sur les carburants est abandonnée. Le gouvernement ajoute plusieurs milliards d’euros de mesures sociales et ouvre une consultation nationale directement provoquée par la crise.

Les Gilets jaunes obtiennent donc davantage que beaucoup de mouvements sociaux récents. Mais leurs revendications se sont entre-temps élargies au point de rendre beaucoup plus difficile la définition d’une victoire. Le RIC n’est pas instauré et aucune réforme institutionnelle majeure ne vient répondre à cette demande.

Le paradoxe du mouvement est là : son absence de direction lui a permis d’échapper aux organisations traditionnelles et de rassembler très largement, mais elle a aussi empêché de fixer clairement un objectif final et de négocier une sortie de crise.

Prochain épisode : 2019-2020, la première bataille contre la réforme des retraites.

Inscrivez-vous à notre lettre hebdomadaire

Recevez toutes les semaines une sélection de sujets.

Un lien de confirmation, puis la lettre, une fois par semaine. Désinscription en un clic. Confidentialité.

Reels

Un chiffre, un mécanisme, une décision.

PolitiqueÉducationPolitique françaiseRassemblement national

Voir tous les reels

À suivre