Opinion

La démocratie doit-elle tendre le micro à ceux qui veulent réduire les droits des autres ?

Tous les articles · Aymeric Fraincart · · 5 min de lecture

En bref

La liberté d’expression protège le droit de parler, pas un droit automatique à être invité dans un média.

Le pluralisme impose de représenter les courants politiques réels, y compris lorsqu’ils dérangent.

Mais informer sur une idée, la confronter et lui offrir une tribune complaisante sont trois choix différents.

Une étude expérimentale montre qu’une interview non critique peut accroître l’adhésion à des positions d’extrême droite et leur popularité supposée.

L’exclusion totale serait pourtant dangereuse : le pouvoir pourrait retourner ce principe contre ses opposants.

La réponse démocratique consiste donc à couvrir ces idées, les nommer précisément et les confronter à leurs conséquences.

Un microphone de débat séparant symboliquement la liberté d’expression et l’égalité républicaine
Un microphone de débat séparant symboliquement la liberté d’expression et l’égalité républicaine

Une démocratie doit laisser s’exprimer les idées qui la contestent. Mais la liberté d’expression donne-t-elle un droit au plateau de télévision, à la répétition et à la complaisance ? Entre censurer une opinion et la rendre normale, les médias ont une responsabilité qu’ils ne peuvent pas abandonner au nom du pluralisme.

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Un responsable politique explique sur un plateau que certaines prestations sociales devraient être réservées en priorité aux Français. La proposition touche directement à l’égalité entre les personnes. Pourtant, elle est parfois reçue comme une opinion ordinaire : deux objections rapides, une publicité, puis le débat suivant.

Le lendemain, le même sujet revient. Puis la semaine suivante. À force d’être discutée, une idée autrefois située à la marge devient une possibilité parmi d’autres. Elle n’a pas forcément convaincu. Elle a déjà obtenu quelque chose : le droit de paraître normale.

Fallait-il lui tendre le micro ?

Parler librement ne donne pas droit à une émission

La France protège fortement la liberté d’expression. L’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen reconnaît à chacun la liberté de parler, d’écrire et d’imprimer, sous réserve des abus définis par la loi.

Mais cette liberté ne crée pas un droit au plateau de télévision. Ne pas être invité sur CNews, France 2 ou BFMTV n’empêche pas de publier un programme, d’organiser une réunion ou de défendre ses idées devant les électeurs. Un média choisit ses sujets, ses invités, la durée accordée et la manière de conduire l’entretien. Ce choix lui donne du pouvoir. Il lui donne donc une responsabilité.

La loi impose d’ailleurs aux chaînes l’honnêteté, le pluralisme et l’indépendance de l’information. En 2024, le Conseil d’État a rappelé que le pluralisme ne se résume pas au temps de parole des responsables politiques. Les chroniqueurs, les animateurs, les invités et les points de vue exprimés comptent aussi.

Compter les minutes ne suffit pas. On peut inviter un élu de gauche pendant dix minutes et consacrer toute l’émission à une question formulée par l’extrême droite.

Exclure ces idées créerait un autre danger

La réponse la plus simple serait de fermer la porte. Pas d’invitation pour ceux qui contestent l’égalité, ciblent une minorité ou fragilisent les institutions démocratiques.

Cette position se défend. Elle évite d’offrir de la visibilité et une apparence de respectabilité à des discours qui peuvent réduire concrètement les droits d’autres personnes. Mais elle confie aussi à quelques directions de rédaction le pouvoir de décider quelles opinions peuvent entrer dans le débat national.

Inversons les rôles. Un gouvernement RN pourrait demain considérer que les militants antiracistes, certaines associations musulmanes ou les défenseurs de l’accueil des migrants s’opposent aux « valeurs françaises ». Accepterions-nous qu’il utilise cette accusation pour les écarter de l’audiovisuel public ? Évidemment non.

Une démocratie ne peut pas construire sa défense avec un outil que ses adversaires pourraient retourner contre elle.

Et lorsqu’un parti est légal, présente des candidats et rassemble des millions d’électeurs, faire comme s’il n’existait pas ne protège plus le débat. Cela empêche de comprendre ce vote, laisse ses propositions sans examen sérieux et nourrit le récit d’un système qui chercherait à le faire taire. L’article « Peut-on voter pour l’extrême droite sans être raciste ? » montre justement pourquoi un électorat ne se résume pas à une seule motivation, sans rendre neutres les conséquences du programme choisi.

Montrer n’oblige pas à normaliser

Il existe une différence entre couvrir une idée et lui offrir une scène.

Une étude expérimentale publiée dans le *British Journal of Political Science* a exposé des participants britanniques et australiens à de véritables interviews de militants d’extrême droite. Les entretiens sans contradiction ont augmenté l’accord avec leurs affirmations et l’impression que ces opinions étaient largement partagées. Un entretien critique réduisait cet effet de persuasion, sans supprimer complètement l’impression de popularité.

Le format change donc le message. Un invité régulièrement installé autour d’une table n’est plus seulement observé comme un acteur politique. Il entre dans le décor. Sa présence répétée suggère que son diagnostic mérite de structurer la conversation collective.

Cela ne signifie pas qu’un journaliste doit faire la morale à son invité. Il doit faire son travail : vérifier les chiffres, nommer les conséquences, rappeler le droit applicable et demander qui perdrait quoi. Lorsqu’une proposition établit une priorité selon la nationalité, parler seulement de « maîtrise de l’immigration » masque la décision réelle : certains habitants passeraient après les autres.

Cette banalisation rejoint une évolution plus large décrite dans notre article sur les actes racistes et les opinions xénophobes : la visibilité médiatique d’un sujet, sa fréquence réelle et la perception qu’en a la population ne racontent pas toujours la même chose.

Le pluralisme n’oblige pas à devenir moralement neutre

La difficulté française tient dans deux principes également fondamentaux. La libre communication des opinions protège ceux qui contestent l’ordre établi. Mais l’article 1er de la Constitution définit aussi une République démocratique et sociale qui assure l’égalité devant la loi sans distinction d’origine ou de religion.

Voilà les valeurs françaises auxquelles il faut se référer. Pas une tradition choisie selon les besoins du moment, mais des principes écrits qui peuvent entrer en tension.

Les médias devaient-ils accorder du temps aux idées d’extrême droite ? Oui, pour informer sur leur progression, examiner leurs programmes et confronter leurs dirigeants. Non, s’il s’agissait de remplir des heures d’antenne avec des provocations rentables, des chiffres invérifiés et des débats dans lesquels les personnes concernées devenaient un simple sujet de conversation.

L’erreur morale n’a pas été de parler de l’extrême droite. Elle a parfois été de confondre sa présence dans la société avec un droit à la complaisance. Le pluralisme demande d’ouvrir le débat. Il n’oblige jamais à déposer l’esprit critique au vestiaire.

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