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Agriculteurs et lycéens : pourquoi l’État ne maintient-il pas l’ordre de la même manière ?

Tous les articles · Aymeric Fraincart · · 6 min de lecture

En bref

En 2024, Gérald Darmanin demande explicitement aux préfets une « grande modération » face aux agriculteurs et limite les interventions aux situations les plus graves.

Les manifestations agricoles comportent pourtant blocages, incendies, lisier et dégradations de bâtiments publics.

En 2026, les consignes données face au mouvement lycéen prévoient au contraire des interventions systématiques lors de violences, dégradations ou atteintes aux personnels.

Plusieurs lycéens sont grièvement blessés et 18 enquêtes sont confiées à l’IGPN au 7 octobre.

Les lycéens ont également commis des violences et des dégradations, et des policiers ont été agressés.

La doctrine française prévoit pourtant dans tous les cas nécessité, gradation et proportionnalité de la force.

La comparaison montre surtout l’importante marge laissée à l’exécutif et aux préfets pour décider du niveau de désordre qu’ils acceptent momentanément.

Agriculteurs et lycéens : pourquoi l’État ne maintient-il pas l’ordre de la même manière ?
Agriculteurs et lycéens : pourquoi l’État ne maintient-il pas l’ordre de la même manière ?

En janvier 2024, des agriculteurs bloquent des autoroutes, déversent du lisier devant des préfectures et incendient des pneus. Le ministre de l’Intérieur demande pourtant aux forces de l’ordre une « grande modération ». À l’automne 2026, face aux blocages de lycées, la police intervient beaucoup plus directement : les situations ne sont pas identiques, mais la différence ne tient pas seulement au niveau de violence.

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En janvier 2024, des agriculteurs bloquent des autoroutes, déversent du lisier devant des préfectures et incendient des pneus. Le ministre de l’Intérieur demande pourtant aux forces de l’ordre une « grande modération ». À l’automne 2026, face aux blocages de lycées, la police intervient beaucoup plus directement. Plusieurs adolescents sont grièvement blessés. Les situations ne sont pas identiques, mais la différence ne tient pas seulement au niveau de violence : le maintien de l’ordre est aussi un choix politique.

En 2024, le gouvernement assume de ne pas intervenir

Revenons en janvier 2024. Les agriculteurs multiplient les barrages routiers et autoroutiers. À Agen, du lisier est projeté sur la préfecture, des pneus et des déchets sont incendiés devant le bâtiment. Ailleurs, des actions touchent des commerces ou des bâtiments administratifs. On est donc assez loin de manifestations où chacun marche tranquillement derrière une banderole. TF1 Info documente ces actions.

Pourtant, le 24 janvier, Gérald Darmanin donne aux préfets une consigne très claire : une « grande modération » est attendue des forces de l’ordre. Les policiers et gendarmes ne doivent intervenir près des bâtiments publics qu’en dernier recours, lorsque des personnes sont menacées ou lorsque les bâtiments risquent de subir de graves dégradations. Le lendemain, le ministre explique publiquement : « On ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS. » Le Monde revient sur cette doctrine assumée.

L’État accepte donc volontairement des autoroutes bloquées, circulation paralysée, lisier, pneus brûlés : l’objectif prioritaire n’est pas de faire immédiatement cesser chaque infraction mais d’éviter qu’une intervention policière transforme la crise agricole en affrontement beaucoup plus grave.

Deux ans plus tard, face aux lycéens, le curseur n’est manifestement plus placé au même endroit.

En 2026, la consigne devient l’intervention

Depuis septembre, les blocages de lycées ont donné lieu à de nombreuses interventions policières. Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a expliqué devant l’Assemblée nationale avoir donné des instructions écrites demandant aux forces de l’ordre d’intervenir systématiquement en cas de violences, de dégradations ou d’atteintes envers le personnel enseignant, tout en affirmant que ces interventions devaient rester proportionnées. Son intervention figure dans le compte rendu de l’Assemblée nationale.

Le résultat est particulièrement lourd. À Saint-Ouen-l’Aumône, un garçon de 14 ans a eu la mâchoire fracturée et plusieurs dents détruites après avoir été touché au visage par une grenade lacrymogène tirée avec un lanceur Cougar. Le 30 septembre, un lycéen de 16 ans a perdu l’usage d’un œil. À Lens, le 5 octobre, un élève de 15 ans a eu une main arrachée par l’explosion d’une grenade assourdissante EF-SON. Au 7 octobre, 18 enquêtes avaient été confiées à l’IGPN sur des interventions policières liées au mouvement. Le gouvernement a finalement suspendu temporairement l’utilisation de cette grenade. Le Monde détaille les blessures et les enquêtes ouvertes.

Amnesty International a également demandé aux autorités françaises de privilégier la désescalade et estimé que certaines pratiques observées soulevaient de sérieuses questions de nécessité et de proportionnalité.

Il faut néanmoins regarder l’autre partie du tableau. Tous les blocages lycéens ne sont pas pacifiques. Des établissements ont été dégradés, des incendies ont été provoqués et des policiers ont été agressés ; deux fonctionnaires isolés ont notamment été roués de coups à Paris et à Belfort. Présenter chaque intervention comme une attaque policière contre des adolescents parfaitement pacifiques serait donc tout aussi trompeur. Le Monde recense également les blessés et violences du côté des forces de l’ordre.

Les situations sont différentes… mais à ce point ?

L’argument du gouvernement est simple : on intervient lorsqu’il existe des violences ou des dégradations. Sur le principe, rien de surprenant. Le problème apparaît lorsqu’on compare avec 2024, car les mobilisations agricoles avaient elles aussi produit des infractions et des dégradations importantes.

À Agen, la préfecture avait reçu du lisier, des déchets avaient été incendiés devant ses grilles et la ville évaluera ensuite à environ 400 000 euros les dégâts imputés aux manifestations agricoles. Malgré cela, l’instruction nationale restait la modération. La Dépêche documente les dégradations à Agen.

La différence ne peut donc pas être résumée à « les lycéens sont violents, les agriculteurs ne le sont pas ».

Il existe en revanche de vraies différences opérationnelles. Les mobilisations agricoles sont souvent organisées par des syndicats identifiés avec lesquels préfectures et ministères peuvent négocier. Déloger des centaines de tracteurs peut également être beaucoup plus difficile et dangereux que disperser un blocage devant un lycée. Une intervention brutale contre des agriculteurs accompagnés d’engins de plusieurs tonnes peut rapidement devenir incontrôlable.

Le facteur politique compte aussi. En 2024, l’exécutif veut clairement empêcher l’embrasement d’une profession bénéficiant d’un soutien important de la population. La stratégie consiste à laisser les barrages exister suffisamment longtemps pour négocier. C’est une décision assumée par le ministre de l’Intérieur lui-même.

Le maintien de l’ordre n’est pas une formule automatique

La doctrine française repose pourtant sur des principes communs : prévenir les troubles, maintenir autant que possible une distance entre manifestants et policiers et n’utiliser la force que lorsqu’elle est nécessaire, de manière graduée et proportionnée. Une mission du Sénat sur le maintien de l’ordre rappelle également que la doctrine a considérablement évolué depuis les Gilets jaunes, avec davantage de mobilité, d’interpellations et de contact direct avec les manifestants.

C’est précisément là que la comparaison avec les agriculteurs devient intéressante. En janvier 2024, le pouvoir exécutif estime qu’une certaine dose de désordre doit être tolérée pour éviter d’en provoquer davantage. En 2026, devant les lycées, le seuil à partir duquel l’État décide d’intervenir est nettement plus bas.

Le chercheur Olivier Fillieule rappelle que le maintien de l’ordre a historiquement accepté un certain degré de désordre lorsque l’intervention risquait d’en créer davantage. Il utilisait justement l’exemple des agriculteurs de 2024 pour interroger la gestion du mouvement lycéen. Son analyse est publiée dans Le Monde.

Alors, deux poids deux mesures ?

Il existe des raisons concrètes de ne pas gérer un barrage de tracteurs comme un blocage de lycée. Les participants, les lieux, les armes éventuellement présentes, la structure du mouvement et les risques pour les policiers ne sont pas les mêmes.

Mais les faits montrent aussi que la réponse policière n’est pas déterminée mécaniquement par le niveau de désordre constaté. L’exécutif et les préfets disposent d’une marge importante pour décider quand intervenir, avec quels moyens et quel niveau de tolérance.

En 2024, l’État a accepté temporairement des autoroutes bloquées, du lisier sur des bâtiments publics et des incendies pour ne pas aggraver la crise agricole. En 2026, il choisit une intervention beaucoup plus rapide devant certains lycées, alors même que les manifestants sont majoritairement mineurs. Les blessures graves qui en résultent obligent désormais le gouvernement à justifier publiquement cette différence de stratégie.

Après les Gilets jaunes, les retraites de 2023 et plus largement dix ans de colère sociale, une constante apparaît : maintenir l’ordre consiste aussi à choisir quel désordre l’État est prêt à tolérer.

Les principes juridiques restent les mêmes. Leur application, elle, dépend fortement du mouvement auquel le pouvoir fait face. Et ça, j'aimerais beaucoup savoir ce que vous en pensez ?

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