Agriculteurs et lycéens : pourquoi l’État ne maintient-il pas l’ordre de la même manière ?En janvier 2024, des agriculteurs bloquent des autoroutes, déversent du lisier devant des préfectures et incendient des pneus. Le ministre de l’Intérieur demande pourtant aux forces de l’ordre une « grande modération ». À l’automne 2026, face aux blocages de lycées, la police intervient beaucoup plus directement : les situations ne sont pas identiques, mais la différence ne tient pas seulement au niveau de violence.agriculteurslycéens
En janvier 2024, les agriculteurs bloquent les autoroutes, encerclent Paris et obtiennent plusieurs concessions du gouvernement en moins de deux semaines. Un contraste saisissant avec la mobilisation contre la réforme des retraites de 2023. Mais deux ans plus tard, qu'est-ce qui a réellement changé dans les exploitations ?
Le 1er février 2024, la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs appellent à suspendre les blocages. Après une dizaine de jours de mobilisation, le gouvernement a annoncé plusieurs centaines de millions d'euros de mesures, abandonné une hausse de taxe et accepté de revoir certaines règles environnementales.
Épisode 6 de notre série sur dix ans de mouvements sociaux.
Un an plus tôt, malgré des millions de manifestants contre la réforme des retraites, l'exécutif avait maintenu le passage à 64 ans. Les agriculteurs, eux, viennent d'obtenir des concessions rapides. Pourquoi une telle différence ?
Une colère qui ne vient pas de nulle part
Le blocage de l'A64, en Haute-Garonne, se propage aux grands axes du pays et jusqu'aux abords de Paris.
Les revendications portent sur les revenus, les charges, les normes, la concurrence des importations et l'application des lois EGAlim, censées protéger la rémunération des producteurs.
Les chiffres illustrent certaines tensions. Selon Agreste, le service statistique du ministère de l'Agriculture, les prix à la production agricole reculent de 8,2 % sur un an en janvier 2024, tandis que les prix alimentaires payés par les consommateurs augmentent encore de 5,7 %. Ces deux indices montrent que producteurs et consommateurs ne connaissent pas la même évolution des prix.
Cependant, entre un céréalier, un éleveur bovin et un petit maraîcher biologique, les coûts, les revenus et les attentes diffèrent considérablement. La FNSEA réclame notamment des simplifications administratives, tandis que la Confédération paysanne insiste davantage sur la garantie d'un revenu rémunérateur.
Le 26 janvier, les premières concessions
Le Premier ministre Gabriel Attal se rend dans une exploitation de Haute-Garonne et annonce une première série de mesures.
La plus symbolique concerne le gazole non routier, utilisé notamment par les tracteurs : la hausse progressive de sa fiscalité est abandonnée.
Le gouvernement annonce également l'accélération de remboursements fiscaux représentant 230 millions d'euros de trésorerie avancée en 2024, ainsi qu'un fonds d'urgence de 50 millions d'euros pour les exploitations touchées par la maladie hémorragique épizootique.
Les contrôles EGAlim doivent être renforcés et des simplifications sont promises sur l'eau.
Toutes ces annonces figurent dans le communiqué gouvernemental du 26 janvier 2024.
Pourtant, les barrages continuent.
Le 1er février, le gouvernement va plus loin
Gabriel Attal présente une nouvelle série de mesures. Selon *Le Monde*, qui rapporte le chiffrage de Bercy, l'ensemble des soutiens d'urgence annoncés représente environ 400 millions d'euros pour 2024.
Il annonce notamment 150 millions d'euros d'avantages fiscaux et sociaux destinés à l'élevage bovin, et non une subvention directement versée de ce montant.
Le gouvernement accepte aussi de mettre temporairement en pause le plan Écophyto, qui vise à réduire l'utilisation des pesticides. Cette décision déclenche immédiatement des critiques des associations environnementales et de scientifiques.
La pause n'est pas un abandon définitif : une nouvelle stratégie Écophyto 2030 sera publiée en mai 2024, avec une méthode d'évaluation modifiée.
Dans la journée du 1er février, la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs appellent finalement à suspendre les blocages. La Confédération paysanne poursuit certaines actions, estimant que la question centrale du revenu reste insuffisamment traitée.
Des victoires, mais à quel prix ?
L'abandon de la hausse fiscale sur le gazole est une concession réelle. L'accélération des remboursements améliore la trésorerie, mais ne représente pas intégralement une aide supplémentaire : une partie de l'argent aurait été remboursée plus tard.
Les simplifications environnementales posent une autre question. Elles peuvent alléger les contraintes administratives des exploitations, mais certaines affectent aussi les dispositifs de protection de l'eau et de la biodiversité. Les intérêts des agriculteurs ne sont pas les seuls concernés.
En septembre 2024, le ministère de l'Agriculture annonce que 60 des 70 engagements sont réalisés ou à un stade avancé. C'est le bilan déclaré par le gouvernement, pas la preuve que 60 mesures sont intégralement appliquées.
Le 31 décembre 2024, ce même gouvernement reconnaît d'ailleurs que plusieurs engagements fiscaux et sociaux attendent encore leur traduction dans les textes budgétaires de 2025.
Une loi d'orientation agricole est finalement promulguée le 24 mars 2025. Elle affirme la place stratégique de la souveraineté alimentaire et prévoit notamment des mesures relatives à l'installation et à la transmission des exploitations.
Pourquoi les agriculteurs ont-ils obtenu ce que les autres n'ont pas obtenu ?
D'abord, bloquer les axes routiers perturbe vite l'économie et rend la mobilisation visible.
Ensuite, les organisations agricoles entretiennent des relations régulières avec l'État. Leur poids politique dépasse leur nombre.
Mais il existe une troisième différence : les concessions agricoles ne demandent pas nécessairement de renoncer à une réforme structurelle entière. Sur les retraites, le gouvernement avait fait des 64 ans le cœur de son projet. Sur l'agriculture, il pouvait modifier des mesures fiscales, annoncer des aides et revoir des réglementations sans abandonner l'ensemble de sa politique.
La rapidité des concessions ne prouve donc pas que certains manifestants sont davantage écoutés que d'autres. Elle montre néanmoins que tous les mouvements ne disposent pas des mêmes leviers.
Cette différence apparaît également dans les choix de maintien de l'ordre face aux agriculteurs et aux lycéens.
Et deux ans plus tard ?
Les problèmes structurels n'ont pas disparu. Les revenus restent dépendants des productions, des cours mondiaux, des aléas climatiques et des rapports commerciaux. Les revendications autour des charges, de la concurrence et des normes se poursuivent.
En janvier 2026, le gouvernement annonce encore un ensemble de mesures agricoles à hauteur de 300 millions d'euros, notamment pour répondre à de nouvelles crises sanitaires et économiques. Plusieurs dispositifs sont alors conditionnés à l'adoption du budget.
Le mouvement de 2024 a donc obtenu des résultats rapides et mesurables. Il n'a pas réglé la question qui revient régulièrement dans les exploitations : comment garantir un revenu suffisant pour vivre de son travail, sans faire dépendre durablement chaque amélioration d'une nouvelle mobilisation ?
En 2026, le gouvernement en est encore à annoncer de nouvelles réponses.
Les autres épisodes de la série
1 — Loi Travail, 2016 · 2 — Gilets jaunes, 2018 · 3 — Retraites, 2019 · 4 — Hôpital et soignants · 5 — Retraites, 2023.


















