De la colère sociale au pouvoir : comment l’extrême droite s’imposeLes crises économiques ne suffisent pas à expliquer le vote d’extrême droite. De la sociologie des électeurs RN aux calculs des élites allemandes, comprendre comment une colère sociale se transforme en pouvoir.Allemagnedémocratie
Une voiture abordable, produite en France, propre et créatrice d’emplois : tout le monde peut signer. Jusqu’au moment où il faut choisir ce que l’on accepte de payer, de produire ou d’abandonner. Avec « Un commun accord », Jean-Marc Jancovici veut confier ces arbitrages à 150 citoyens tirés au sort et faire entrer leurs propositions dans la campagne présidentielle de 2027.
On veut des voitures moins chères. On veut aussi préserver les emplois industriels français et réduire la pollution. Pris séparément, chacun de ces objectifs paraît raisonnable. Mis ensemble, ils commencent à se disputer la même place.
C’est précisément là que commence « Un commun accord », l’initiative citoyenne lancée par Jean-Marc Jancovici à l’approche de la présidentielle de 2027. Non pas avec une nouvelle promesse capable de tout résoudre, mais avec une idée plus inconfortable : nous allons devoir choisir entre plusieurs choses désirables.
150 citoyens, six week-ends et une dizaine de dilemmes
Le dispositif réunira 150 Français tirés au sort pendant six week-ends au Conservatoire national des arts et métiers, à Paris, entre septembre 2026 et février 2027. Les deux premières sessions seront consacrées à l’information et aux auditions d’experts. Les suivantes serviront à délibérer, en petits groupes puis collectivement, avant une présentation des propositions en février 2027.
Le recrutement a été confié à Toluna Harris Interactive. Environ 200 000 numéros de téléphone ont été composés durant l’été 2026 afin de former un panel correspondant à la population française selon le genre, l’âge, le niveau de diplôme, la catégorie socioprofessionnelle, la région et le type de territoire. Une plateforme permettra aussi au public de suivre les travaux et de contribuer à distance.
Les sujets dépasseront le climat. L’assemblée doit travailler sur une dizaine de tensions concrètes : produire français ou acheter moins cher, rouvrir des mines sur notre territoire ou rester dépendants des importations, préserver la liberté de se déplacer ou limiter les pollutions qui touchent tout le monde. Autrement dit, relier les contraintes physiques décrites depuis longtemps par Jancovici aux choix politiques qu’elles imposent. Nous avions déjà rencontré ce problème en examinant ce que le modèle *Limits to Growth* dit réellement : constater une limite ne décide pas, à lui seul, de la manière juste de répartir l’effort.
Ce que le tirage au sort peut changer
Une campagne électorale récompense les différences. Pour exister, un candidat doit expliquer pourquoi les autres ont tort et pourquoi son projet permettra d’obtenir davantage sans perdre ailleurs. Une assemblée citoyenne peut faire l’inverse : donner du temps à des personnes qui n’ont rien à gagner électoralement, leur fournir des informations contradictoires et les obliger à vivre avec les conséquences de leurs arbitrages.
Ce principe n’a rien de fantaisiste. Après avoir étudié près de 300 dispositifs, l’OCDE considère que les assemblées délibératives sont particulièrement adaptées aux dilemmes fondés sur des valeurs, aux problèmes complexes comportant des compromis et aux décisions de long terme. Le tirage au sort, le temps de travail, l’indemnisation et la prise en charge du transport, de l’hébergement ou de la garde d’enfants permettent aussi de faire participer des personnes qui ne fréquentent jamais les réunions politiques.
Le projet estime son budget à 3 millions d’euros. Selon l’initiative, les deux tiers ont déjà été apportés par des particuliers, sans contribution d’entreprise ou d’organisation, et le complément doit venir d’un financement participatif. Chaque participant sera indemnisé 102,16 euros par jour, soit le montant annoncé pour un juré d’assises. Ce coût peut sembler élevé pour 150 personnes. Mais rendre la participation réellement accessible coûte plus cher que d’ouvrir un formulaire en ligne auquel répondront surtout les citoyens déjà mobilisés.
Celui qui formule le dilemme tient déjà une partie de la réponse
Le meilleur argument contre « Un commun accord » n’est pas que 150 personnes seraient incapables de réfléchir. C’est que personne ne délibère dans le vide.
Prenons l’exemple proposé par l’initiative : préférer une voiture importée moins chère ou une voiture française plus coûteuse afin de soutenir l’emploi. La tension existe. Mais cette formulation laisse déjà de côté les marges des constructeurs, les aides publiques, la taille des véhicules, les normes commerciales ou la possibilité d’investir davantage dans le train et les transports collectifs. Un dilemme peut rendre un choix visible. Il peut aussi enfermer la réponse entre deux options choisies par celui qui pose la question.
La neutralité ne dépend donc pas seulement de la bonne foi de Jean-Marc Jancovici ou des financeurs. Elle dépendra de la publication des questions exactes, de la diversité des experts, de l’accès aux documents transmis, de la place donnée aux désaccords et d’une évaluation indépendante. L’OCDE recommande précisément cette transparence, ainsi qu’une explication publique lorsque les recommandations ne sont pas retenues.
Faire des propositions ne donne pas le pouvoir de décider
Ces 150 citoyens ne représenteront pas juridiquement le peuple français. Ils ne voteront aucune loi et ne disposeront d’aucun mandat électif. Leur légitimité viendra de la qualité du processus, pas d’une délégation de souveraineté.
C’est aussi la grande faiblesse du projet. Interrogé par RTL sur ce qui garantissait que ses propositions seraient davantage suivies que celles de la Convention citoyenne pour le climat, Jancovici a répondu : « Rien. » L’initiative peut interpeller les candidats, les entreprises et le débat public. Elle ne peut contraindre personne.
Il ne faudrait donc ni traiter ses conclusions comme la volonté des Français, ni les ranger dans un tiroir parce qu’elles viennent de citoyens ordinaires. Le bon contrat démocratique serait plus exigeant : publier les recommandations, rendre visibles les désaccords, puis obliger les candidats à répondre. Pas nécessairement à obéir. À répondre.
Nous nous demandions récemment jusqu’où une démocratie devait ouvrir son espace public aux idées qui la contestent. « Un commun accord » pose l’autre moitié de la question : notre démocratie sait-elle encore créer un lieu où l’on écoute assez longtemps pour changer d’avis ?
Le succès ne se mesurera pas au nombre de citoyens déclarant soutenir l’initiative pour un euro. Il se mesurera à quelque chose de plus rare : des compromis compréhensibles, des désaccords honnêtement conservés et des responsables politiques forcés de dire ce qu’ils choisissent. Et surtout ce qu’ils renoncent à promettre.


















