Électricité industrielle à 50 €/MWh : la promesse d’Attal a besoin d’un payeurGabriel Attal remet en avant un plafond d’environ 50 euros par MWh pendant dix ans pour les industriels qui se décarbonent. La stabilité serait utile, mais le plafond est inférieur au coût complet du nucléaire historique estimé par la CRE et son financement reste indéfini.
Le modèle World3 ne fixe aucune date de fin du monde. Il montre cependant qu’une croissance matérielle prolongée dans un système fini peut conduire à un dépassement, puis à un déclin durable.
En 1972, des chercheurs du MIT publient The Limits to Growth, un travail commandé par le Club de Rome. Leur objectif n’est pas de déterminer la date à laquelle le dernier supermarché fermera ses portes. Ils cherchent à comprendre ce qui arrive lorsqu’une population, une production industrielle et une consommation de ressources augmentent continuellement dans un monde qui, détail contrariant, ne grandit pas.
Pour répondre à cette question, ils construisent World3, un modèle reliant cinq grands ensembles : la population, l’industrie, l’agriculture, les ressources non renouvelables et la pollution.
Le résultat est assez facile à résumer. Lorsque la consommation matérielle augmente plus vite que la capacité du système à renouveler ses ressources et à absorber ses déchets, l’humanité dépasse temporairement les capacités physiques de son environnement. Puis elle redescend.
Dans le vocabulaire des chercheurs, cela s’appelle un « dépassement suivi d’un effondrement ». Dans celui d’un conducteur, cela s’appellerait entrer dans un virage à 160 km/h parce que la voiture n’a pas encore quitté la route.
Non, le MIT n’a pas programmé la fin du monde pour 2040
Commençons par évacuer la caricature : aucune étude sérieuse ne démontre que la civilisation occidentale, mondiale ou intergalactique disparaîtra précisément en 2040.
World3 ne produit pas une date de péremption de l’humanité. Il génère plusieurs scénarios en fonction des hypothèses retenues : quantité de ressources disponibles, efficacité technologique, évolution démographique, pollution ou politiques de stabilisation.
Certains scénarios aboutissent à un équilibre. D’autres montrent un pic de la production industrielle, de la nourriture disponible et du bien-être, suivi d’un déclin parfois brutal au cours du XXIᵉ siècle.
Une mise à jour publiée en 2021 a comparé les trajectoires du modèle aux données observées jusqu’en 2019. Les deux scénarios correspondant le mieux aux observations conduisent à un plafonnement prochain de la production, de l’alimentation et du bien-être, puis à leur diminution. Un seul produit cependant un véritable effondrement généralisé dans le modèle.
Une nouvelle recalibration publiée en 2024 retrouve une dynamique comparable de dépassement puis de déclin. Cela mérite d’être pris au sérieux. Mais cela ne transforme toujours pas 2040 en rendez-vous officiel avec Mad Max.
Nous ne savons donc pas si « la civilisation » s’effondrera dans quinze ans. En revanche, nous savons qu’il est physiquement impossible de faire croître indéfiniment les prélèvements et les rejets dans un système fini. Cette deuxième affirmation est moins vendeuse sur les réseaux sociaux. Elle présente néanmoins l’avantage d’être exacte.
L’économie n’est pas un nuage de chiffres
Le principal mérite de World3 est de rappeler une évidence soigneusement oubliée : l’économie n’est pas composée d’euros.
Les euros servent à compter et à répartir. Ils ne construisent pas les bâtiments, ne déplacent pas les camions et ne chauffent pas les logements. Pour cela, il faut des matériaux, des machines et surtout de l’énergie.
Le PIB mesure des flux monétaires. Mais derrière chaque activité économique se cache une transformation physique : extraire, chauffer, refroidir, transporter, assembler, détruire ou transmettre de l’information à l’aide d’infrastructures qui, elles-mêmes, ont nécessité de la matière et de l’énergie.
On peut voter une augmentation du budget consacré au pétrole. Cela ne remplit pas un gisement.
On peut créer une subvention pour lutter contre la sécheresse. Cela ne fait pas pleuvoir.
On peut imprimer des milliards pour reconstruire après une catastrophe climatique. Cela ne produit ni les ingénieurs, ni le ciment, ni l’acier, ni l’énergie nécessaires à la reconstruction.
La monnaie donne un droit de tirage sur le monde physique. Elle ne crée pas le monde physique. Lorsque la quantité de droits de tirage augmente plus vite que ce qui est réellement disponible, nous obtenons généralement de l’inflation, des pénuries, des rationnements ou une bataille politique pour savoir qui acceptera de se passer de quelque chose.
Et, dans cette bataille, ce sont rarement les mieux installés qui proposent spontanément de commencer.
« La technologie nous sauvera » : peut-être, mais laquelle et quand ?
L’objection habituelle tient en une phrase : les chercheurs de 1972 n’avaient pas prévu les progrès technologiques.
C’est vrai. Ils n’avaient pas prévu Internet, les smartphones, l’intelligence artificielle ou la possibilité de regarder une vidéo en très haute définition montrant un chat tomber d’une étagère à l’autre bout du monde.
Mais disposer d’un meilleur logiciel ne supprime pas automatiquement les contraintes matérielles.
La technologie peut améliorer l’efficacité, substituer une ressource à une autre et réduire certaines pollutions. Elle est indispensable. Cependant, une technologie n’existe réellement que lorsqu’elle peut être déployée à grande échelle, suffisamment rapidement, avec les matériaux, les compétences, les infrastructures et l’énergie disponibles.
Une batterie plus performante dans un laboratoire n’est pas encore un parc mondial de véhicules électriques. Un prototype de réacteur n’est pas un système électrique décarboné. Une promesse de captage du carbone n’est pas une tonne de CO₂ effectivement retirée de l’atmosphère.
Surtout, les gains d’efficacité ne réduisent pas nécessairement la consommation totale. Si une voiture consomme deux fois moins mais que le nombre de voitures, leur poids et les kilomètres parcourus doublent, nous avons surtout utilisé notre intelligence pour revenir au point de départ avec davantage d’embouteillages.
Croire que « l’innovation » résoudra mécaniquement tous les problèmes revient à expliquer que nous n’avons pas besoin de préparer l’incendie parce que les pompiers de 2040 auront certainement de meilleurs camions.
C’est possible. Mais il serait prudent de ne pas commencer par mettre le feu.
À quoi ressemblerait réellement un effondrement ?
Le mot évoque une disparition instantanée de l’État, des banques et de l’électricité. Ce n’est pas ce que décrit principalement World3.
Dans le modèle, l’effondrement correspond à une diminution durable de la production industrielle, des ressources alimentaires, des services disponibles et, dans certains scénarios, de la population mondiale. Le phénomène se déroule sur plusieurs décennies.
Dans la vie réelle, il pourrait prendre une forme beaucoup moins cinématographique : énergie plus chère, récoltes instables, infrastructures difficiles à entretenir, multiplication des catastrophes, assurances qui se retirent, finances publiques sous tension, conflits pour l’accès aux ressources et gouvernements incapables de tenir simultanément toutes leurs promesses.
Autrement dit, l’effondrement ne commencerait pas nécessairement par une explosion. Il pourrait commencer par des budgets systématiquement insuffisants, des services publics qui se dégradent et une succession de « crises exceptionnelles » devenues parfaitement ordinaires.
Un pays riche ne devient pas subitement pauvre. Il commence par reporter l’entretien. Puis il emprunte pour conserver son niveau de consommation. Ensuite, il découvre que la dette est une créance sur la production future et non une source d’énergie. Enfin, il cherche un responsable suffisamment visible pour éviter de discuter du problème physique.
Les étrangers, les riches, les pauvres, Bruxelles, les fonctionnaires ou les écologistes feront l’affaire selon le public visé.
Le modèle est imparfait. La planète aussi, mais dans l’autre sens
World3 possède des limites importantes. Il agrège toute l’humanité dans un modèle mondial, représente imparfaitement l’innovation, simplifie les décisions politiques et dépend de paramètres parfois difficiles à estimer.
La recalibration de 2024 a d’ailleurs fait l’objet d’un correctif en 2025 après la découverte d’une erreur dans l’évaluation d’un paramètre. La conclusion générale du travail n’a pas été annulée, mais cet épisode rappelle qu’un modèle reste une construction humaine, et non une tablette descendue d’une montagne.
La bonne attitude n’est donc pas de croire aveuglément World3.
Mais rejeter l’ensemble du raisonnement parce que le modèle ne prédit pas précisément l’année, le mois et le code postal de la prochaine crise serait tout aussi absurde. Aucun modèle économique ne prédit correctement les crises financières à quinze ans près. Cela n’empêche personne d’utiliser des modèles pour fixer les taux d’intérêt, voter les budgets ou calculer les retraites.
Lorsqu’un modèle écologique est incertain, certains en concluent qu’il ne faut rien faire. Lorsqu’un modèle financier est incertain, ils en concluent généralement qu’il faut tout de même réformer les pensions.
La différence ne semble donc pas venir de notre amour de la rigueur scientifique.
La date de l’effondrement est une distraction confortable
Demander si la civilisation s’effondrera exactement en 2040 permet d’attendre 2041 avant de reconnaître que la question était mal posée.
Le sujet n’est pas de savoir si tous les pays vont simultanément cesser de fonctionner un mardi matin. Il est de déterminer si l’accumulation des contraintes énergétiques, climatiques, agricoles et matérielles peut réduire durablement notre capacité à produire et à maintenir nos infrastructures.
Sur ce point, World3 ne fournit pas une prophétie. Il fournit un avertissement cohérent : les systèmes complexes réagissent avec retard. Lorsque les dégâts deviennent suffisamment visibles pour provoquer une réponse politique massive, une partie de la trajectoire est déjà engagée.
Freiner avant le mur donne parfois l’impression d’avoir paniqué pour rien, puisque l’accident n’a finalement pas eu lieu. Continuer d’accélérer jusqu’à disposer d’une certitude scientifique sur l’heure exacte du choc donne une satisfaction intellectuelle plus brève.
La civilisation ne s’effondrera peut-être pas en 2040.
Mais si notre stratégie consiste à conserver une croissance illimitée des consommations matérielles, à espérer des technologies qui n’existent pas encore à l’échelle nécessaire et à appeler « pessimiste » toute personne qui mentionne les lois de la physique, le problème ne viendra pas du fait que le modèle s’est trompé de quinze ans.
Il viendra du fait que nous aurons pris une incertitude sur la date pour une certitude d’absence de danger.

