Les grands mouvements sociaux des dix dernières années — épisode 6 : Agriculteurs 2024, dix jours de blocages et le gouvernement lâche du lestEn janvier 2024, les agriculteurs bloquent les autoroutes, encerclent Paris et obtiennent plusieurs concessions du gouvernement en moins de deux semaines. Un contraste saisissant avec la mobilisation contre la réforme des retraites de 2023. Mais deux ans plus tard, qu'est-ce qui a réellement changé dans les exploitations ?2024Ecophyto
Au printemps 2020, la France applaudit ses soignants tous les soirs à 20 heures. Quelques mois plus tard, le Ségur de la santé débloque 8,2 milliards d’euros par an pour les rémunérations et 19 milliards d’investissements. Pourtant, dès 2022, les difficultés de recrutement restent fortes.
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Quatrième épisode de notre série sur les grands mouvements sociaux des dix dernières années, après la bataille des retraites de 2019-2020.
Cette fois, il faut commencer avant le Covid. Parce que lorsque l’épidémie arrive en France, l’hôpital est déjà en crise.
En 2019, les urgences sont déjà en grève
Le mouvement commence au printemps 2019 dans plusieurs services d’urgences parisiens. Des infirmiers, aides-soignants et autres personnels dénoncent les sous-effectifs, les patients qui attendent des heures sur des brancards, les difficultés à trouver des lits disponibles et des conditions de travail devenues intenables.
La mobilisation s’étend rapidement. En juin, le Sénat évoque déjà 95 services d’urgences en grève. Fin septembre, le Collectif Inter-Urgences en revendique 266 à travers le pays.
Les revendications sont très concrètes : davantage de personnel, davantage de lits et une revalorisation des salaires. Le mouvement est d’autant plus significatif qu’il est largement porté par des personnels paramédicaux, notamment des infirmiers et aides-soignants, qui occupent rarement le devant de la scène dans les conflits hospitaliers.
Le gouvernement répond dès 2019 par plusieurs mesures. Agnès Buzyn débloque notamment des crédits pour les urgences et présente en septembre un plan de « refondation » doté de 750 millions d’euros jusqu’en 2022, annoncé à l’époque par le ministère et détaillé dans la presse. Mais le mouvement continue.
En novembre 2019, Emmanuel Macron reconnaît lui-même la gravité de la situation, évoquant le risque que certains hôpitaux soient trop fragilisés pour attendre plusieurs années les effets des réformes engagées. Son intervention est archivée par Vie publique.
Quelques mois plus tard, cette fragilité va être testée à une échelle inimaginable.
Mars 2020 : l’hôpital absorbe le choc
Lorsque l’épidémie de Covid-19 explose, le fonctionnement normal de l’hôpital est bouleversé. Des opérations sont déprogrammées, des services entiers sont transformés et des personnels sont déplacés vers les secteurs les plus sollicités.
Les capacités de soins critiques sont augmentées en urgence. Les établissements coopèrent, transfèrent des malades entre régions et rappellent ou réaffectent du personnel.
Pendant le premier confinement, les applaudissements de 20 heures deviennent le symbole de cette reconnaissance. Dans son bilan du Ségur, le ministère de la Santé rappelle que cette mobilisation symbolique a accompagné près de deux mois de confinement.
Mais une fois la première vague passée, les soignants reviennent rapidement à leurs revendications précédentes. Car les problèmes dénoncés en 2019 n’ont pas disparu avec le Covid : salaires, effectifs, organisation du travail, lits disponibles et attractivité des métiers restent au centre du conflit.
La pandémie donne surtout à ces revendications une force politique nouvelle.
Le Ségur : cette fois, l’État met beaucoup d’argent
Le 25 mai 2020, le gouvernement ouvre le Ségur de la santé. Les accords salariaux sont signés en juillet avec plusieurs organisations syndicales.
Le montant est important : 8,2 milliards d’euros par an sont consacrés aux revalorisations des personnels des établissements de santé et des Ehpad. Dans la fonction publique hospitalière, une grande partie des agents obtient notamment une augmentation de 183 euros nets par mois. Le ministère de la Santé détaille les accords sur les carrières et rémunérations.
À cela s’ajoutent 19 milliards d’euros d’investissements annoncés pour le système de santé. Le gouvernement promet également 15 000 recrutements à l’hôpital public et le financement de 4 000 lits pouvant être ouverts ou réouverts à la demande. Ces engagements figurent dans les conclusions officielles du Ségur.
Cette fois, contrairement à beaucoup de mouvements sociaux que nous avons vus jusque-là, la mobilisation débouche donc sur des gains financiers immédiatement visibles sur les fiches de paie.
Le Ségur est une concession majeure.
Mais la hausse de salaire ne crée pas automatiquement des infirmiers supplémentaires, pas plus qu’une enveloppe ne va résoudre instantanément les problèmes d’organisation d’un hôpital.
En 2022, le problème du personnel est toujours là
Deux ans après le Ségur, les chiffres montrent une situation beaucoup plus contrastée que celle d’une crise résolue.
Fin 2022, le secteur hospitalier public compte environ 1,07 million de salariés. L’effectif total reste supérieur à celui d’avant le Covid, mais il recule légèrement par rapport à 2021.
Surtout, le nombre de personnels soignants diminue de 1,3 % en un an. La DREES dénombre notamment environ 2 700 infirmiers et 3 500 aides-soignants de moins entre fin 2021 et fin 2022. Elle explique notamment ce mouvement par le départ de personnels recrutés pendant la crise sanitaire, seulement partiellement remplacés par des embauches durables, dans un contexte de difficultés de recrutement et d’attractivité.
Le Sénat décrit la même difficulté dès 2022 : des postes existent mais restent vacants, ce qui conduit certains établissements à réduire leurs capacités faute de personnel disponible. La commission d’enquête sur l’hôpital relève notamment les difficultés à recruter et conserver les infirmiers et personnels paramédicaux.
Autrement dit, le problème n’est plus seulement de financer des postes. Encore faut-il trouver des personnes qui souhaitent les occuper et rester dans ces métiers.
Et les lits continuent de diminuer
Fin 2022, la France compte environ 374 300 lits d’hospitalisation complète. C’est 6 700 de moins qu’un an auparavant, soit une baisse de 1,8 %. La DREES constate cette nouvelle diminution.
Cependant, tous les lits supprimés ne correspondent pas mécaniquement à une réduction de l’offre de soins : la médecine évolue aussi vers davantage de chirurgie ambulatoire, d’hospitalisation de jour et de soins à domicile. En parallèle, le nombre de places d’hospitalisation partielle a augmenté de 2 600 en 2022, selon le panorama des établissements de santé de la DREES.
Mais certaines fermetures sont bien liées au manque de personnel. Et c’est précisément là que la crise de l’hôpital change de nature : les chambres et les lits existent mais il faut des infirmiers ou aide-soignants disponibles pour assurer la prise en charge des patients.
Alors, qu’ont obtenu les soignants ?
Sur les rémunérations, le résultat est difficile à nier. 8,2 milliards d’euros supplémentaires par an, des revalorisations pouvant atteindre 183 euros nets mensuels pour une grande partie des personnels hospitaliers et plusieurs mesures spécifiques selon les métiers : la mobilisation puis le Covid ont provoqué une augmentation durable des salaires.
Sur l’investissement aussi, le changement est considérable avec les 19 milliards d’euros annoncés dans le cadre du Ségur. Une partie de ces investissements reste encore visible dans les budgets publics : LFDS suit par exemple le volet Ségur investissement du plan de relance.
Mais l’objectif était plus large : rendre l’hôpital suffisamment attractif pour conserver et recruter ses personnels. Et sur ce terrain, le problème reste visible deux ans plus tard. Les effectifs soignants baissent de nouveau en 2022 et des établissements ferment temporairement des lits faute de personnel.
Le mouvement hospitalier a donc obtenu quelque chose que beaucoup d’autres mobilisations de cette série n’ont jamais réussi à arracher : des milliards d’euros et une augmentation directement visible sur les salaires.
Il n’a pas suffi à régler la question qui avait déclenché les grèves avant même le Covid : comment avoir suffisamment de soignants, dans suffisamment de services, pour prendre correctement en charge les patients ?
Prochain épisode : 2023, des millions de manifestants contre la retraite à 64 ans… et une réforme quand même adoptée.


















