
Exonérer de cotisations les heures au-delà de la trente-sixième peut augmenter le net et réduire le coût marginal du travail. Mais les 35 heures ne sont déjà pas un plafond et la Sécurité sociale doit être financée.
Sortir des 35 heures : la proposition Retailleau déplace surtout la facture sociale
Bruno Retailleau propose d’exonérer de cotisations les heures travaillées au-delà de la trente-sixième. L’idée promet à la fois davantage de salaire net, un coût horaire plus faible et plus de production. Mais les 35 heures ne sont déjà pas un plafond, et la gratuité des cotisations ne rend pas gratuite la protection sociale.
Le fait : deux jours de plus, puis « zéro cotisation »
Lors du débat organisé par le Medef le 27 août 2026, Bruno Retailleau a proposé d’alléger les prélèvements sur le travail dès la première heure, puis d’exonérer totalement de cotisations salariales et patronales les heures effectuées au-delà de la trente-sixième heure hebdomadaire. Il a présenté cette exonération comme une baisse de 35 % du coût de ces heures.
Le programme publié par Les Républicains en janvier permet de préciser le mécanisme. Le seuil annuel passerait de 1 607 à 1 623 heures, soit seize heures ou deux journées supplémentaires rémunérées. Au-delà, les heures seraient majorées selon l’accord d’entreprise, mais exonérées de toutes les cotisations sociales salariales et patronales ; seules la CSG et la CRDS resteraient dues. L’exonération d’impôt sur le revenu des heures supplémentaires serait maintenue.
Les Républicains chiffrent à environ 230 euros nets par an le gain minimal pour un salarié effectuant les seize heures supplémentaires. Ils estiment que le coût horaire des heures au-delà du seuil baisserait de 35 %, que le gain total de compétitivité approcherait 11 milliards d’euros et que la mesure pourrait produire environ 2 % de PIB supplémentaire. Ces montants sont ceux du parti. Le document affirme également que l’effet serait neutre pour les finances publiques, grâce aux recettes générées par l’activité supplémentaire.
Les 35 heures sont un seuil, pas un mur
L’expression « sortir des 35 heures » suggère qu’une usine ou un bureau doit fermer dès la trente-cinquième heure. Le droit actuel dit autre chose. Trente-cinq heures constituent la durée légale d’un temps complet : au-delà, les heures deviennent supplémentaires et doivent être rémunérées avec une majoration ou compensées selon les règles applicables.
Un accord collectif peut déjà prévoir une durée hebdomadaire supérieure ou inférieure. La limite ordinaire est de 48 heures sur une semaine et de 44 heures en moyenne sur douze semaines. Les cadres au forfait en jours échappent par ailleurs au décompte hebdomadaire classique.
La réforme proposée ne libère donc pas une heure aujourd’hui interdite. Elle change son prix et son financement. C’est une politique de baisse ciblée des prélèvements sur les heures supplémentaires, accompagnée d’un relèvement de seize heures de la référence annuelle.
Cette distinction n’est pas sémantique. Si le problème est une interdiction, il suffit de l’abolir. Si le problème est le coût marginal, il faut mesurer le nombre d’heures supplémentaires que les entreprises achèteront réellement lorsque ce coût baisse.
L’argument favorable : produire davantage avec l’outil existant
Pour une entreprise dont le carnet de commandes est plein, quelques heures de plus peuvent coûter moins cher qu’une embauche : machines, locaux et encadrement existent déjà.
Le salarié y gagne si l’heure est majorée et presque débarrassée de prélèvements. Face à un pic saisonnier ou à une pénurie temporaire de main-d’œuvre, cette souplesse peut être utile.
Le sujet n’est pas marginal. La Dares estime qu’en 2023, 8,8 millions de salariés, soit 53 % des salariés à temps complet du privé décomptés en heures, ont effectué des heures supplémentaires rémunérées.
La première limite : on ne produit pas sans commande
Une exonération réduit le prix d’une heure ; elle ne crée pas le client qui achètera ce qu’elle produit. Une entreprise n’allonge pas une équipe simplement parce que l’heure est moins chère. Elle le fait si elle a des commandes, des matières premières, de l’énergie et une capacité productive disponible.
Dans une économie ralentie, la mesure peut surtout subventionner des heures qui auraient eu lieu de toute façon. Les Républicains évaluent eux-mêmes à 4,3 milliards d’euros l’avantage sur les heures déjà réalisées : il améliore les marges et le net, sans ajouter mécaniquement de production.
L’effet supplémentaire dépend du comportement des entreprises et des salariés. Certains salariés souhaitent travailler davantage ; d’autres sont limités par la garde d’enfants, les transports, la santé ou la pénibilité. Une heure disponible sur le papier n’est pas toujours une heure mobilisable dans un atelier de nuit ou un service hospitalier.
La deuxième limite : une exonération possède toujours un payeur
Les cotisations financent des prestations. Les supprimer sur une heure ne supprime ni les soins, ni les pensions, ni les allocations correspondant à la population couverte. Il faut donc choisir entre trois voies : réduire les dépenses, compenser la Sécurité sociale par l’impôt ou accepter un déficit plus élevé.
La France consacre déjà 86,8 milliards d’euros aux exonérations de cotisations en 2025, selon les indicateurs officiels de la Sécurité sociale. Ajouter une exonération générale au-delà d’un seuil augmente la dépendance des régimes sociaux aux transferts budgétaires.
La neutralité financière annoncée suppose que l’activité induite génère assez de CSG, de TVA et d’impôt pour compenser les cotisations supprimées. Cela exige une hausse du travail forte et véritablement additionnelle.
Il existe donc un risque d’optimisation. Un employeur peut préférer demander davantage d’heures à ses équipes plutôt que recruter, puisque l’heure marginale devient beaucoup moins chargée. Pour le salarié en place, le gain est visible. Pour le demandeur d’emploi qui n’est pas embauché, il ne l’est pas.
Le vrai déficit français est surtout un déficit d’emploi
Le Conseil d’analyse économique estime que la France compte environ cent heures travaillées de moins par adulte que l’Allemagne. Mais il attribue entièrement cet écart à des taux d’emploi plus faibles chez les jeunes et les seniors. Les personnes déjà en emploi ne travaillent pas nécessairement moins : en Allemagne, le nombre d’heures par travailleur est même inférieur, notamment en raison du temps partiel féminin.
Ce diagnostic change la priorité. Pour augmenter le volume total de travail, faire travailler davantage ceux qui ont déjà un emploi n’est qu’un levier. Faire entrer davantage de jeunes sur le marché du travail, maintenir les seniors en poste, réduire le chômage et faciliter le passage du temps partiel subi au temps complet peuvent apporter plus d’heures tout en partageant mieux l’accès au revenu.
En 2025, les cadres à temps complet déclaraient 1 775 heures effectives en moyenne, contre 1 596 à 1 632 heures pour les autres catégories. Une règle uniforme rencontre donc des réalités différentes.
Une réforme du prix du travail, pas une sortie des 35 heures
La proposition Retailleau possède une logique claire : rendre l’heure supplémentaire moins chère et plus rémunératrice. Elle peut soutenir la production dans les entreprises qui disposent de commandes et de salariés volontaires. Elle donne aussi un gain immédiat à ceux qui font déjà des heures supplémentaires.
Mais elle ne démontre pas encore trois éléments essentiels : combien d’heures seraient réellement créées, combien remplaceraient des embauches, et quelle recette compenserait la Sécurité sociale si les retours fiscaux étaient inférieurs aux prévisions.
Le débat gagnerait donc à abandonner le slogan « sortir des 35 heures ». La France en est déjà sortie chaque fois qu’un salarié effectue une heure supplémentaire, signe un forfait en jours ou travaille selon un accord aménagé. Le choix proposé est plus précis : faut-il subventionner fortement l’allongement du travail des personnes déjà employées ?
La réponse peut être oui dans certains secteurs. Mais si l’objectif est d’augmenter durablement le volume de travail national, l’emploi des jeunes et des seniors reste la poutre principale. Les heures supplémentaires sont un appoint ; elles ne remplacent pas une politique de l’emploi.
Sources
- Le Monde — Proposition de Bruno Retailleau sur les heures au-delà de la trente-sixième, 27 août 2026
- Les Républicains — « Le travail gagnant », propositions et chiffrage, janvier 2026
- Service-Public.fr — Durée légale et durées maximales du travail, vérifié le 25 septembre 2025
- Dares — Les heures supplémentaires rémunérées, 25 juin 2025
- Conseil d’analyse économique — Emploi et volume total d’heures travaillées, 28 août 2025
- Sécurité sociale — Exonérations de cotisations en 2025, données publiées en 2026
- Insee — Durée du travail en 2025, juillet 2026