Opinion

Le RN veut libérer les femmes voilées à coups d’amende

Tous les articles · Aymeric Fraincart · · 5 min de lecture

Une contravention tendue à une femme portant un foulard dans une rue française, devant une balance déséquilibrée
Une contravention tendue à une femme portant un foulard dans une rue française, devant une balance déséquilibrée

Le RN prétend combattre l’islamisme en sanctionnant les femmes qui portent un voile dans la rue. Derrière cette proposition juridiquement fragile se dessine surtout une stratégie : tracer une frontière entre ceux qui appartiennent pleinement à la nation et ceux dont les libertés pourraient être soumises au vote de la majorité.

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Le Rassemblement national a trouvé une méthode neuve pour émanciper les femmes : leur envoyer la police et leur faire payer une contravention.

Le 30 août 2026, le député Jean-Philippe Tanguy a confirmé que le RN voulait interdire le voile islamique dans l’espace public et sanctionner les contrevenantes par une amende. Son montant, son coût d’application et les modalités de contrôle restent inconnus. Jordan Bardella assure qu’il ne veut pas de « police du vêtement ». Il faudra seulement que des policiers observent les vêtements, décident lesquels expriment l’islam et verbalisent les femmes qui les portent. Une police du vêtement, donc, mais sans l’étiquette.

Libérer une femme en la sanctionnant

Le RN présente la mesure comme un geste de solidarité envers les femmes forcées de porter le voile. L’argument part d’un problème réel : certaines subissent des pressions familiales, religieuses ou sociales.

Mais la réponse frappe la personne que le parti prétend protéger. Si une femme est forcée de se voiler, l’amende ne sanctionne pas celui qui la contraint. Elle sanctionne la femme contrainte. Si elle le porte volontairement, l’État lui retire une liberté. Dans les deux cas, la facture arrive au même nom.

Une politique d’émancipation chercherait les auteurs des contraintes, protégerait les victimes et garantirait l’accès à l’école, au travail et à l’autonomie. Ici, aucun dispositif de ce type n’est chiffré. La politique publique tient en trois verbes : repérer, contrôler, verbaliser.

La laïcité n’est pas un règlement intérieur national

Le droit impose la neutralité à l’État et à ses agents, pas à chaque citoyen dans la rue. Le site gouvernemental consacré à la laïcité rappelle que chacun peut manifester ses convictions religieuses par des signes ou des tenues dans l’espace public, sous réserve de l’ordre public. L’article 1er de la Constitution garantit l’égalité sans distinction de religion et le respect de toutes les croyances. L’article 10 de la Déclaration de 1789 protège la manifestation des opinions religieuses tant qu’elle ne trouble pas l’ordre public.

Le RN le sait. Sa proposition de loi de 2021 assimilait déjà certaines « tenues islamistes » à la diffusion d’une idéologie interdite. Face au risque constitutionnel, Marine Le Pen envisage désormais un référendum, selon Public Sénat. Le référendum ne rendrait pas la mesure moins discriminatoire. Il demanderait à la majorité d’autoriser la réduction des libertés d’une minorité.

Le véritable objectif : tracer une frontière

C’est une inférence politique, pas un fait démontrable : l’efficacité concrète paraît secondaire. La proposition remobilise le noyau identitaire du RN avant 2027. Elle replace les musulmans au centre du débat, même lorsque celui-ci pourrait porter sur les salaires, le logement ou les services publics. Enfin, elle tend un piège commode : défendre une liberté fondamentale peut alors être présenté comme une défense de l’islamisme.

Le mécanisme ressemble à celui utilisé lorsque Marine Le Pen présente l’immigration comme une charge massive pour la protection sociale. Il faut fabriquer un « eux », puis promettre aux « nous » de reprendre le contrôle. Nous avons déjà décrit cette logique dans « À la fin, ça se terminera entre eux et nous ».

Dire que les femmes musulmanes ne peuvent pas se défendre serait excessif : elles votent, parlent, s’organisent et peuvent saisir la justice. Le rapport de force reste asymétrique. Elles forment une minorité dont la défense est devenue politiquement coûteuse. La CNCDH a recensé 326 faits antimusulmans en 2025, soit une hausse de 88 %. Ajouter une suspicion légale aux préjugés existants ne ressemble pas à une protection.

Le RN est-il raciste ?

Au sens juridique strict, « parti raciste » n’est pas un statut administratif. Une religion n’est pas davantage une race. Cette précision est exacte, mais trop confortable pour clore le débat.

Le projet vise une pratique associée à un groupe déjà racialisé, attribue à ses membres une suspicion idéologique collective et propose de leur retirer une liberté conservée par les autres croyants. Le terme le moins contestable est discriminatoire. Le terme xénophobe décrit une part durable du projet de préférence nationale. Si le racisme inclut la racialisation des musulmans et leur traitement comme un groupe naturellement extérieur au corps national, alors oui : le projet politique du RN comporte une composante raciste. Cela ne signifie pas que chaque proposition ou chaque membre du parti relève du racisme.

Les électeurs du RN sont-ils racistes ?

Non, pas tous. Mais le racisme n’est pas extérieur à cet électorat.

Dans le baromètre 2025 de la CNCDH, 54 % des proches du RN se disent « un peu » ou « plutôt » racistes. 92 % pensent qu’il y a trop d’immigrés en France et 80 % considèrent l’islam comme une menace pour l’identité nationale. Dans le même temps, 60 % souhaitent une lutte vigoureuse contre le racisme et 58 % considèrent les Français musulmans comme des Français comme les autres. Les individus peuvent condamner le racisme en général tout en approuvant une discrimination particulière qu’ils ne nomment pas ainsi.

Lors des législatives de 2024, 77 % des électeurs RN ou alliés citaient l’immigration parmi les déterminants de leur vote, selon Ipsos. D’autres votent RN pour le pouvoir d’achat, l’insécurité, le rejet des gouvernants ou le désir d’alternance. Le meilleur contre-argument est solide : on peut vouloir moins d’immigration ou davantage d’autorité sans éprouver de haine raciale.

Mais voter ne révèle pas seulement une intention intime. Cela donne du pouvoir à un programme. Certains soutiennent ces attaques ; d’autres les tolèrent parce qu’ils placent autre chose au-dessus ; d’autres pensent qu’elles resteront symboliques. Pour beaucoup, le coût sera payé par quelqu’un d’autre. La promesse d’ordre est collective, la contravention est individuelle.

Le voile sert ici de ticket d’entrée à une question plus vaste : une majorité peut-elle décider qu’une minorité doit mériter des libertés dont les autres disposent sans justification ? Le RN répond oui, par référendum si nécessaire. La République, elle, ne libère pas les femmes en leur présentant la note.

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