Le racisme ne gagne pas toute la France, mais il occupe de mieux en mieux l’antenneLes actes racistes augmentent, sans que les enquêtes montrent une conversion uniforme de la France au racisme. Entre insécurités bien réelles, vieux réflexe du bouc émissaire et cadrage médiatique, voici ce que les chiffres permettent de dire — et ce qu’ils ne prouvent pas.CNewsRN
Le RN veut interdire le voile dans l’espace public. Le cas de Latifa Ibn Ziaten, mère d’un militaire assassiné par Mohammed Merah et engagée depuis quatorze ans contre la radicalisation, oblige à regarder qui recevrait réellement l’amende.
Le Rassemblement national veut sanctionner les femmes portant un voile dans l’espace public. Raphaël Glucksmann lui a donc posé une question embarrassante : faudra-t-il aussi verbaliser Latifa Ibn Ziaten ?
La réponse littérale est oui.
Non parce qu’elle aurait appelé à contourner les lois françaises. Non parce qu’elle aurait défendu l’islamisme. Non parce qu’elle aurait menacé qui que ce soit. Simplement parce qu’elle porte un foulard.
Nous avons déjà analysé le fonctionnement, les contradictions et la fragilité juridique de la proposition du RN. Reste désormais à regarder la femme que cette mesure transformerait en contrevenante.
Un fils assassiné par Mohammed Merah
Latifa Ibn Ziaten est née à Tétouan, au Maroc, en 1960. À 17 ans, elle rejoint son mari à Sotteville-lès-Rouen. Elle ne parle alors pas français. Elle apprend la langue, travaille et élève cinq enfants.
Le 11 mars 2012, son fils Imad est assassiné à Toulouse par Mohammed Merah. Il a 30 ans. Maréchal des logis-chef au 1er régiment du train parachutiste, il est la première victime des attentats de Toulouse et Montauban.
Quelques semaines après sa mort, Latifa Ibn Ziaten crée l’association IMAD pour la jeunesse et la paix. Elle se rend ensuite dans le quartier des Izards, où a grandi Mohammed Merah, pour tenter de comprendre comment un jeune Français a pu devenir un terroriste.
Elle aurait pu réduire son combat à la dénonciation de l’islamisme. Elle choisit un travail plus difficile : aller parler aux jeunes susceptibles d’être séduits par lui.
Des collèges aux régiments
Depuis 2012, Latifa Ibn Ziaten intervient dans les établissements scolaires, les prisons et les quartiers populaires. Elle parle de fanatisme, de laïcité, d’intégration, de respect des différences et d’engagement citoyen.
Son association ne se contente pas d’organiser des conférences. En avril 2026, elle a notamment conduit 18 jeunes au 1er régiment du train parachutiste, celui auquel appartenait Imad. Pendant plusieurs jours, ils ont découvert la discipline militaire, les premiers secours, le devoir de mémoire et les valeurs de l’engagement collectif.
Voilà donc la femme que Raphaël Glucksmann place face au projet du RN : une mère musulmane, portant un foulard, dont le fils est mort sous les balles d’un terroriste islamiste et qui travaille depuis quatorze ans à empêcher d’autres jeunes de suivre le même chemin.
Elle ne correspond pas très bien à l’affiche électorale.
Quand la personne disparaît derrière le symbole
Le cas de Latifa Ibn Ziaten gêne le RN parce qu’il oblige à remettre une personne derrière le mot « voile ».
Dans le discours politique, la femme voilée devient facilement une silhouette abstraite. Elle serait soumise, séparatiste, militante ou instrumentalisée. Son vêtement suffirait à raconter ses convictions, son rapport à la France et parfois même sa dangerosité. C’est l’une des mécaniques du récit politique qui finit par opposer « eux » et « nous » jusqu’à faire disparaître tous les autres.
Latifa Ibn Ziaten fait éclater cette facilité. Son foulard ne dit rien de son engagement contre la radicalisation. Il n’efface ni son attachement à la France, ni le service militaire de son fils, ni les centaines d’interventions qu’elle a menées auprès des jeunes.
Le RN peut parfaitement répondre que son parcours ne change rien : le parti considère le voile comme un symbole politique, quelle que soit la personne qui le porte. Mais cette réponse confirme précisément le mécanisme. La mesure ne juge pas les actes de Latifa Ibn Ziaten. Elle décide que son vêtement parle à sa place.
Les droits ne se gagnent pas avec un bon CV
Il existe toutefois un piège dans l’utilisation de son histoire.
Latifa Ibn Ziaten ne devrait pas conserver sa liberté vestimentaire parce qu’elle serait plus courageuse, plus républicaine ou plus respectable qu’une autre femme musulmane. Les libertés fondamentales ne sont pas une décoration remise aux citoyens exemplaires.
Une femme inconnue, sans association, sans médaille et sans fils militaire possède les mêmes droits.
Le cas de Latifa Ibn Ziaten ne démontre donc pas que certaines femmes voilées mériteraient une exception. Il révèle autre chose : lorsqu’une politique attribue automatiquement une idéologie à un vêtement, elle cesse de regarder les individus, leurs actes et leurs choix.
Raphaël Glucksmann ne clôt pas le débat en prononçant son nom. Il oblige simplement le RN à assumer la scène concrète produite par sa proposition : dans une rue française, un policier face à une femme de 66 ans engagée contre la radicalisation, avec pour seul élément à charge le foulard posé sur ses cheveux.
C’est cette scène, et non le mot confortable d’« islamisme », que les partisans de l’interdiction doivent désormais défendre.

















